« Laissez-moi, tout a fui. Le printemps recommence »

Charles Augustin Sainte-Beuve (1804–1869)

Suite de Joseph Delorme

XXII

(Il y faudrait de la musique de Gluck.)

Laissez-moi ! tout a fui. Le printemps recommence ;L’été s’anime, et le désir a lui ;Les sillons et les cœurs agitent leur semence.Laissez-moi ! tout a fui.Laissez-moi ! dans nos champs, les roches solitaires,Les bois épais appellent mon ennui.Je veux, au bord des lacs, méditer leurs mystères,Et comment tout m’a fui.Laissez-moi m’égarer aux foules de la ville ;J’aime ce peuple et son bruit réjoui ;Il double la tristesse à ce cœur qui s’exile,Et pour qui tout a fui.Laissez-moi ! midi règne, et le soleil sans voilesFait un désert à mon œil ébloui.Laissez-moi ! c’est le soir, et l’heure des étoiles ;Qu’espérer ? tout a fui.Oh ! laissez-moi, sans trêve, écouter ma blessure,Aimer mon mal et ne vouloir que lui.Celle en qui je croyais, celle qui m’était sûre…Laissez-moi ! tout a fui.