À M. A… de L…

Charles Augustin Sainte-Beuve (1804–1869)

Vie, Poésies et Pensées de Joseph Delorme

À M. A… DE L… (lamartine)

Ces chantres sont de race divine : ils possèdent le seul talent incontestable dont le Ciel ait fait présent à la terre.

René.

Ô toi qui sais ce que la terreEnferme de triste aux humains,Qui sais la vie et son mystère,Et qui fréquentes, solitaire,La nuit, d’invisibles chemins ;Toi qui sais l’âme et ses orages,Comme un nocher son élément,Comme un oiseau sait les présages,Comme un pasteur des premiers âgesSavait d’abord le firmament ;Qui sais le bruit du lac où tombeUne feuille échappée au bois,Les bruits d’abeille et de colombe,Et l’Océan avec sa trombe,Et le Ciel aux immenses voix ;Qui dans les sphères inconnuesOu sous les feuillages mouillés,Ou par les montagnes chenues,Ou dans l’azur flottant des nues,Ou par les gazons émaillés,Pèlerin à travers les mondes,Messager que Dieu nous donna,

Entends l’alcyon sur les ondes,Ou les soupirs des vierges blondes,Ou l’astre qui chante : Hosanna !Sais-tu qu’il est dans la vallée,Bien bas à terre, un cœur souffrant,Une pauvre âme en pleurs, voilée,Que ta venue a consoléeEt qui sans parler te comprend ?J’aime tes chants, harpe éternelle !Astre divin, cher au malheur,J’aime ta lueur fraternelle !As-tu vu l’ombre de ton aile,Beau cygne, caresser la fleur ?Est-ce assez pour moi que mon âmeFrémisse à ton chant inouï ;Qu’écoutant tes soupirs de flamme,Comme à l’ami qui la réclame,Dans l’ombre elle réponde : Oui ;Qu’aux voix qu’un vent du soir apporteElle mêle ton nom tout bas,Et ranime son aile morteÀ tes rayons si doux…, qu’importe,Hélas ! si tu ne le sais pas ?Si dans ta sublime carrièreTu n’es pour elle qu’un soleilVersant au hasard sa lumière,Comme un vainqueur fait la poussièreAux axes de son char vermeil ;

Non pas un astre de présageLuisant sur un ciel obscurci,Un pilote au bout du voyageÉclairant exprès le rivage,Un frère, un ange, une âme aussi !Mais que tu saches qu’à toute heureJe suis là, priant, éploré ;Mais qu’un rayon plus doux m’effleureEt plus longtemps sur moi demeure,Je suis heureux… et j’attendrai.J’attendrai comme un de ces AngesAux filles des hommes liésJadis par des amours étranges,Et pour ces profanes mélangesDe Dieu quelque temps oubliés.En vain leurs mortelles compagnesLes comblaient de baisers de miel ;Ils erraient seuls par les campagnes.Et montaient, de nuit, les montagnes,Pour revoir de plus près le Ciel ;Et si, plus prompt que la tempête,Un Ange pur, au rameau d’or,Vers un monde ou vers un prophèteVolait, rasant du pied la têteOu de l’Horeb ou du Thabor,Au noble exilé de sa raceIl lançait vite un mot d’adieu,Et, tout suivant des yeux sa trace,L’autre espérait qu’un mot de grâceIrait jusqu’au trône de Dieu.