Lesbos

Charles Baudelaire (1821–1867)

Les Fleurs du mal — 1857

LXXXLESBOS

Mère des jeux latins et des voluptés grecques,Lesbos, où les baisers languissants ou joyeux,Chauds comme les soleils, frais comme les pastèques,Font l’ornement des nuits et des jours glorieux,— Mère des jeux latins et des voluptés grecques,Lesbos, où les baisers sont comme les cascadesQui se jettent sans peur dans les gouffres sans fondsEt courent, sanglotant et gloussant par saccades,— Orageux et secrets, fourmillants et profonds ;Lesbos, où les baisers sont comme les cascades !

Lesbos où les Phrynés l’une l’autre s’attirent,Où jamais un soupir ne resta sans écho,À l’égal de Paphos les étoiles t’admirent,Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho !— Lesbos où les Phrynés l’une l’autre s’attirent,Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,Qui font qu’à leurs miroirs, stérile volupté,Les filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses,Caressent les fruits mûrs de leur nubilité,Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses,Laisse du vieux Platon se froncer l’œil austère ;Tu tires ton pardon de l’excès des baisers,Reine du doux empire, aimable et noble terre,Et des raffinements toujours inépuisés.Laisse du vieux Platon se froncer l’œil austère.Tu tires ton pardon de l’éternel martyreInfligé sans relâche aux cœurs ambitieuxQu’attire loin de nous le radieux sourireEntrevu vaguement au bord des autres cieux ;Tu tires ton pardon de l’éternel martyre !Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge,Et condamner ton front pâli dans les travaux,Si ses balances d’or n’ont pesé le délugeDe larmes qu’à la mer ont versé tes ruisseaux ?Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge ?

Que nous veulent les lois du juste et de l’injuste ?Vierges au cœur sublime, honneur de l’archipel,Votre religion comme une autre est auguste,Et l’amour se rira de l’enfer et du ciel !— Que nous veulent les lois du juste et de l’injuste ?Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terrePour chanter le secret de ses vierges en fleur,Et je fus dès l’enfance admis au noir mystèreDes rires effrénés mêlés aux sombres pleur ;Car Lesbos entre tous m’a choisi sur la terre,Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,Comme une sentinelle, à l’œil perçant et sûr,Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate,Dont les formes au loin frissonnent dans l’azur,— Et depuis lors je veille au sommet de LeucatePour savoir si la mer est indulgente et bonne,Et parmi les sanglots dont le roc retentitUn soir ramènera vers Lesbos qui pardonneLe cadavre adoré de Sapho qui partitPour savoir si la mer est indulgente et bonne !De la mâle Sapho, l’amante et le poète,Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs !— L’œil d’azur est vaincu par l’œil noir que tachèteLe cercle ténébreux tracé par les douleursDe la mâle Sapho, l’amante et le poète !

— Plus belle que Vénus se dressant sur le mondeEt versant les trésors de sa sérénitéEt le rayonnement de sa jeunesse blondeSur le vieil Océan de sa fille enchanté ;Plus belle que Vénus se dressant sur le monde !— De Sapho qui mourut le jour de son blasphême,Quand, insultant le rite et le culte inventé,Elle fit son beau corps la pâture suprêmeD’un brutal dont l’orgueil punit l’impiétéDe Sapho qui mourut le jour de son blasphême.Et c’est depuis ce temps que Lesbos se lamente,Et, malgré les honneurs que lui rend l’univers,S’enivre chaque nuit du cri de la tourmenteQue poussent vers les cieux ses rivages déserts.Et c’est depuis ce temps que Lesbos se lamente !