La Beauté
Les Fleurs du mal — 1868
XVIIILA BEAUTÉ
Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,Est fait pour inspirer au poëte un amourÉternel et muet ainsi que la matière.Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris ;J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;Je hais le mouvement qui déplace les lignes ;Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.Les poëtes, devant mes grandes attitudes,Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,Consumeront leurs jours en d’austères études ;Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants,De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !