La Blessée

Charles Cros (1842–1888)

Le Coffret de santal

La blessée est contre un coussinTrempé du sang de la blessureQu’elle porte au-dessous du sein.Qu’elle est blanche ! Le médecinN’a pas un seul mot qui rassure.Ceux qui l’aiment, disent : « Ce soir,Sera-t-elle vivante ou morte ? »Les pauvres dont elle est l’espoirRegardent au trou de la porte.

Ô France, ainsi tes jours joyeuxAvaient fui dans la nuit profonde.Ainsi nous avons cru tes yeuxÀ jamais fermés pour le monde.

La blessée est sauvée et dortDans son lit blanc, tout amaigrie.Elle a frôlé de près la mort ;On lui défend de parler fort,On craint même qu’elle ne rie.Mais dehors un vent attiédiVerdit déjà les noires cimes.Comme elle s’ennuie, à midi,Des tisanes et des régimes !

Ô France, ainsi tes jours joyeuxAvaient fui dans la nuit profonde ;Mais l’aube renaît et tes yeuxSe sont entrouverts sur le monde.

La blessée enfin ce matinA trompé sa garde-malade.Elle part d’un pas incertain.Elle a voulu sentir le thymDans ce sentier qu’elle escalade.Ses bras ne sont plus si fluets.

Elle est plus forte. « Oh ! la prairie ! »Elle cueille et met des bleuetsDans ses cheveux. Elle est guérie !

Ô France, ainsi tes jours joyeuxAvaient fui dans la nuit profonde.Mais, voici le soleil ! Tes yeuxRestent grands ouverts sur le monde.