Sur les années de la régence d’Anne d’Autriche

Charles de Saint-Évremond (1613–1703)

Œuvres mêlées de Saint-Évremond — Poésie

VISUR LES ANNÉES DE LA RÉGENCE D’ANNE D’AUTRICHE.À Mademoiselle de Lenclos.

Stances.

(1674.)

J’ai vu le temps de la bonne régence,Temps où régnoit une heureuse abondance,Temps où la ville aussi bien que la courNe respiroient que les jeux de l’amour.Une politique indulgenteDe notre nature innocenteFavorisoit tous les désirs ;Tout goût paroissoit légitime ;La douce erreur ne s’appeloit point crime ;Les vices délicats se nommoient des plaisirs.Meubles, habits, repas, danses, musiques ;Un air facile avec la propreté ;Rien de contraint, pas trop de liberté ;Peu de gens vains, presque tous magnifiques !N’avoir chez soi que la commodité,Faisoit alors les chagrins domestiquesQu’aux autres temps fait la nécessité.

Dans le commerce on étoit sociable ;Dans l’entretien, naturel, agréable,On haïssoit un chagrin médisant,On méprisoit un fade complaisant :La vérité délicate et sincèreAvoit trouvé le secret de nous plaire.L’art de flatter en parlant librement,L’art de railler toujours obligeamment,En ce temps seul étoit choses connues,Auparavant nullement entendues ;Et l’on pourroit aujourd’hui sûrementLes mettre au rang des sciences perdues.Le sérieux n’avoit point les défautsDes gravités, qui font les importantes ;Et le plaisant rien d’outré ni de faux :Femmes savoient sans faire les savantes ;Molière en vain eût cherché dans la courSes ridicules affectées ;Et ses Fâcheux n’auroient pas vu le jour,Manque d’objets à fournir les idées.Aucun amant qui ne servît son roi,Guerrier aucun qui ne servît sa dame :On ménageoit l’honneur de son emploi,On ménageoit la douceur de sa flamme ;Tantôt les cœurs s’attachoient aux appas ;Libres, tantôt ils cherchoient les combats.Un jeune duc qui tenoit la victoireComme une esclave attachée à son char,

Par sa valeur, par l’éclat de sa gloire,Fit oublier Alexandre et César.Que ne mouroit alors Son Éminence,Pour son bonheur et pour notre repos !Elle eût fini ses beaux jours à propos,Laissant un nom toujours cher à la France.