Testament (Charles Dumas)

Charles Dumas (1881–1914)

Riches, en vérité, vous avez bien raisonDe verrouiller le soir vos puissantes maisons,Et toujours avisés, quand la grande nuit tombe,Riches, vous faites bien de maçonner vos tombes.Riches, je vous comprends. Encor que décharnés,Princes, comtes, barons, gens de bien, vous craignezEn ce sombre séjour, les mauvaises manières,Les propos déplacés, les façons familièresDes gueux qui pour dormir sous des tertres voisins,Pourraient croire qu’ils sont quelque peu vos cousins ?Et puis, si votre fosse était mal cimentée,Les moellons mal taillés des quatre murs, disjoints —Qui sait si succédant à vos filles de joie,Aux cyniques catins dont vous étiez la proie,

Des racines pressant vos côtes tourmentées,Dans leurs embrassements vous étoufferaient point ?Voyez-vous que des lys ou des roses trémièresVous volent vos écus pour leur cœur de lumière ?Que des rats, mal nourris par les morts qui n’ont rienGrignotent pour finir ce qui vous appartient ?Non non, riches, je vous comprends. Chacun chez soi,Pour toujours ! Le caveau, c’est plus sûr.Quant à moi,Le jour silencieux où ma vieille servante,Venant pour m’éveiller, verra, toute tremblante,Mon front pacifié pour la première fois,Et que, les yeux bistrés, le nez pincé, les traitsAmincis, je ressemble à mon plus beau portrait,— Ce jour où l’on conçoit que la voix la plus chèreN’est que le souffle obscur d’une chose étrangère,D’un être dont enfin le mutisme obstiné,Avoue un grand secret qu’on avait soupçonné —Qu’on n’aille ce jour-là, qu’on n’aille point encoreM’habiller d’un rigide habit de bois, encloreDans du chêne ce cœur qui par le torse étreint

Battait depuis jadis dans un cercueil d’airain.Qu’on n’aille pas non plus, nulle part, par pitié,Acquitter pour mon compte un éternel loyer.Pas de cierge. Pas de caveau. Pas de prière.Je désire pourtant, orgueilleux, sans fortune,Quelque chose de plus que la fosse commune.Allez d’abord, allez par tous les cimetièresDe mon pays, cherchez-y bien les noms sacrés :Vous qui m’aurez connu, vous vous en souviendrez.Cherchez, fouillez, rapportez-moi sans trop attendre,O mes derniers amis, ce qui reste de cendreAux tombeaux entrouverts de tous mes bien-aimés.Depuis le temps, hélas, qu’on les aura fermés,De cet immense amour le reste tiendra toutMes chers amis, dans les deux mains de l’un de vous.Rapportez-moi ceci, remplissez-en ma bouche,Mes oreilles, mes yeux, couvrez-en tout mon corps,Que je mange et j’aspire et je sente et je toucheTout mon amour mortel lorsque je serai mort.Jetez-moi dans un drap quelconque, et puis partez !

Deux suffiront, les deux plus forts, pour m’emporterA travers la cité qui s’étire et qui jaseComme un torrent gonflé des fourmis qu’il écrase.

Le beau monde, si tôt, ne sera pas levé ;Les rêveurs songeront à ce qu’ils ont rêvé,Des gens, comme toujours, iront au ministère,Au magasin, à l’atelier ; des ouvrièresPrendront en se hâtant leur essor matinal,Bavardant, s’esclaffant, ou seules, anxieuses,Lisant la fin des aventures merveilleusesQui arrivent souvent sur le Petit Journal…

Prenez par les quartiers fourmillants, populeux,Où toujours la fumée obscurcit le ciel bleu.Ne vous retournez pas. Pas un mot ; sortez vite,Sortez enfin, sortez de la Ville mauditeOù, noirs bouffons narguant les premiers du royaume,Les nécropoles rient au pied des hippodromes…

Vous irez devant vous, n’importe où, par les prés,Les villages, les bois, les guérets, vous irezJusqu’à l’heure où d’un champ l’horizon circulaireVous fixera soudain au milieu de la terre.

Ce sera vers le soir, au coucher du soleilQui rend l’éteule rose et les hommes vermeils.Déjà le soc brillant comme un éclat de verreSera là de nouveau : ce sera la saisonDes meules vieillissant près des jeunes sillons.Et comme toute ordure et toute pourritureEst un engrais joyeux pour la bonne nature,Vous creuserez un trou, vous m’y mettrez tout nu,Et là du moins, profond, solitaire, inconnu,Tout au délicieux évanouissementPlus nombreux, plus divin de moment en moment,Qui fera, comme un peu de substance féconde,Couler toute ma chair dans les veines du monde,Peut-être, conscient à demi, vaguement,Sentirai-je, — moi qui pour unique richesseAyant mon cœur, souffris toujours de ma tendresse

Comme d’une avarice insurmontable, alorsQu’il me semblait donner le cuivre et garder l’or,Et que corbeau sinistre à qui l’azur dit « Non ! »Pourchassant le miracle, affamé de prodige,Jamais vent forcené ne roulait mon vertigeAu large gouffre bleu de l’abnégation —Peut-être sentirai-je en ces heures suprêmesCe qu’est l’oubli total et le don de soi-même,Peut-être sentirai-je, ô mon corps, s’apaiser,Les vers forçant ta bouche à devenir baiser,Cet amour dévorant, cette infernale flamme,Ce désir d’être tout que j’appelle mon âme !