« Ô jeunesse, fervent et clair foyer d’amour »

Charles Guérin (1873–1907)

Le Semeur de cendres

Ô jeunesse, fervent et clair foyer d’amour,Tu fais au ciel l’aveu sonore de ta joie,Et ta flamme, luttant d’éclat avec le jour,Aux quatre vents, pareille à la Chimère, ondoie !

Mais tu n’as pas plus tôt brillé de tout ton feuQue, prompte à dévorer le sang qui t’alimente,Tu languis, déjà sombre, et tu meurs, et qu’au lieuOù tu brûlais tressaille une poudre fumante.

Qu’un autre, soucieux pour elle de repos,Ou l’estimant peut-être égale en gloire à celleQu’un soin pieux tirait du bûcher des héros,L’enferme dans une urne arrogante et l’y scelle !

Moi, je suivrai l’exemple heureux d’un laboureurQui va, portant de cendre une besace pleine :Il la lance aux sillons luisants, et son labeurAvant d’ensemencer fertilise la plaine.

Ainsi, mon âge ardent ayant marqué sa finPar un flocon d’azur, là-haut, qui s’évapore,J’en crible la poussière âcre et douce, et ma mainDans les cœurs large ouverts la répand, chaude encore.

Et si, tendresse, amour, douleur, révolte et foi,Si dans mes vers un peu de l’homme se résume,Un jour j’aurai l’orgueil d’entendre autour de moiDes fils puissants monter de ma pauvre amertume ;

Et j’imiterai mieux alors mon paysan,Qui, fier d’une moisson dès l’avril escomptée,Chaque soir, visitant sa terre, au fort de l’an,Par le bruit de ses blés a l’oreille flattée.