Juin (1852)

Leconte de Lisle (1818–1894)

XVIII

JUIN.

Les prés ont une odeur d’herbe verte et mouillée,Un frais soleil pénètre en l’épaisseur des bois ;Toute chose étincelle, et la jeune feuilléeEt les nids palpitants s’éveillent à la fois.

Les cours d’eau diligents aux pentes des collinesRuissellent, clairs et gais, sur la mousse et le thym ;Ils chantent au milieu des buissons d’aubépinesAvec le vent rieur et l’oiseau du matin.Les gazons sont tout pleins de voix harmonieuses,L’aube fait un tapis de perles aux sentiers ;Et l’abeille, quittant les prochaines yeuses,Suspend son aile d’or aux pâles églantiers.Sous les saules ployants la vache lente et bellePaît dans l’herbe abondante au bord des tièdes eaux :Le joug n’a point encor courbé son cou rebelle ;Une rose vapeur emplit ses blonds naseaux.

Et par delà le fleuve aux deux rives fleuriesQui vers l’horizon bleu coule à travers les prés,Le taureau mugissant, roi fougueux des prairies,Hume l’air qui l’enivre et bat ses flancs pourprés.La terre rit, confuse, à la vierge pareilleQui d’un premier baiser frémit languissamment ;Et son œil est humide et sa joue est vermeille,Et son âme a senti les lèvres de l’amant.Ô rougeur, volupté de la terre ravie !Frissonnements des bois, souffles mystérieux !Parfumez bien le cœur qui va goûter la vie,Trempez-le dans la paix et la fraîcheur des cieux !

Assez tôt, tout baignés de larmes printanières,Par essaims éperdus ses songes envolésIront brûler leur aile aux ardentes lumièresDes étés sans ombrage et des désirs troublés.Alors inclinez-lui vos coupes de rosée,Ô fleurs de son printemps, aube de ses beaux jours !Et verse un flot de pourpre en son âme épuisée,Soleil, divin soleil de ses jeunes amours !