Avertissement

Fanny Raoul (1771–1833)

Opinion d’une femme sur les femmes

AVERTISSEMENT.

e n’est pas comme auteur que je publie mon ouvrage ; ce titre respectable, auquel les lumières et le talent donnent seuls des droits, est trop au-dessus de moi pour que j’aie la prétention de l’atteindre. Femme sensible et raisonnable, je veux seulement payer à la société la dette que contracte envers elle chacun de ses membres ; et pour acquitter cette dette, j’offre des idées utiles, puisqu’elles sont puisées dans l’amour du bien général et de l’humanité.

Ces idées sont le fruit de longues observations. Souvent frappée de nos maux domestiques, dont la multiplicité fait le mal public, j’en ai recherché la cause, et je l’ai trouvée dans le peu de considération, je dis plus, dans le mépris qu’on a pour les femmes ; mépris qui prend sa source dans l’état d’avilissement et d’oppression où les a réduites une législation barbare, copiée sur de barbares usages.

L’homme, cet être égoïste et vaniteux, qui rapporte tout à lui seul, au lieu de voir dans la femme sa compagne, son égale, s’obstine à n’y trouver qu’un être uniquement créé pour lui, qu’un hochet agréable qu’il brise, comme un enfant capricieux et mutin, lorsqu’il en est las, ou qu’il rejette, quand il y trouve une résistance qu’il n’attendoit pas ; et cette résistance, qu’on appelle caractère dans les hommes, est traitée d’opiniâtreté, de désobéissance, dans les femmes. Les hommes aiment à trouver en elles de la douceur : j’ai remarqué que ce mot, dans leur bouche, est synonyme de foiblesse ; de sorte que, selon eux, une femme douce est celle qui fait exactement toutes leurs volontés ; qui, se ravalant assez pour se croire réellement inférieure à eux, n’a ni sentimens, ni principes à elle, et pense qu’elle doit recevoir indifféremment tous ceux qu’on lui veut donner. La preuve que cette remarque est juste, c’est que ce sont toujours les hommes les plus despotes qui vantent les charmes de la douceur dans une femme. A Dieu ne plaise que je veuille déprécier cette qualité, estimable sans doute ! je blâme seulement l’application qu’on en fait.

Cette fausse interprétation des mots fut toujours la cause des malheurs du monde ; mais ce n’est pas l’histoire de ses erreurs que je veux faire ici ; ce vaste champ a été défriché par des mains plus habiles que les miennes. Il en est cependant un recoin auquel nul encore n’a touché, et c’est-là que j’ose porter une main timide et mal assurée.

Si l’on rend mes efforts inutiles, si l’intérêt d’un sexe oppresseur l’emporte sur le cri de l’humanité, de la justice violées, je me rendrai du moins ce témoignage, que j’ai plaidé leur cause ; que, née pour l’indépendance, je n’ai point fléchi sous le joug honteux de l’opinion, et que je n’ai point fait à la raison l’outrage d’adopter des préjugés qu’elle réprouve.