La Plieuse

François Fabié (1846–1928)

Vieille fille sans avoir,Elle manie au lavoirTout le jour son lourd battoirEt chante même, oublieuseDe son métier de la nuit ;Mais dès que le soleil fuit,La lavandière est Plieuse.

Plieuse du linge blancQu’elle rapporte en tremblant,Sur la tête ou sur le flanc,De la lointaine rivière ?Non ; la Plieuse des mortsDont il faut coudre le corpsDans la chemise dernière…

L’angélus tinte au clocher.Les vivans vont se coucher ;Le Mort, qu’on n’ose toucher,Dans sa rigide postureAttend une douce mainQui lui mette pour demainSon habit de sépulture.

La Plieuse sort sans bruit,Et, sous la lune qui luit,Seule son ombre la suit…

Un chien vaguement aboie…Elle monte chez le MortQue déjà travaille et mordLe ver éclos de sa proie.

Puis, sous le pâle refletQui traverse le voletEt qui fait un peu moins laidLe pauvre cadavre blême,La Plieuse sans dégoûtLave, arrange, drape, coudSon habit pour tous le même.

« — Plieuse, va doucement,Que j’aie encore un momentMon blondin au front charmant !…Voici de la toile fine :Fais-lui son nid bien douillet,Afin que s’il s’éveillaitIl se crût sur ma poitrine. »

« — Plieuse, c’est mon amantDont tu couds le vêtement ;Mets-y pour tout ornementLa marguerite flétrieQu’à mon corsage il piquaLe premier soir qu’il risquaSon aveu dans la prairie… »

« — Plieuse, c’est mon époux ;Il fut fort, vaillant et doux,Mais une mauvaise touxL’a ployé comme une gerbe ;Mettons-lui des habits lourds,De la laine et du velours :Il doit faire froid sous l’herbe !… »

« — Plieuse, c’est mon orgueil,Que tu couches au cercueil,Et je mourrais de mon deuilSi celle qui m’est ravie,En me laissant quatre enfans,Ne m’eût dit : « Je te défendsDe leur dérober ta vie ! »

« Mais, avant de recouvrirCe front où j’ai vu fleurirTant d’espérance, et mourirLa gaîté de ma demeure,Laisse mes quatre blondins,En baisant ces yeux éteints,Apprendre qu’il faut qu’on meure… »

« — Plieuse, aux vieux vagabondsQue tes soins aussi soient bons ;Ils couchèrent sous les ponts,Ou même à la belle étoile ;Que leurs pauvres cœurs rouillésUne fois soient habillésD’une chemise de toile !

« Et si je ferme les yeuxDans le lit de mes aïeux,Viens à pas silencieux,Plieuse, ma vieille amie,Qui m’as quelquefois bercé,Mettre sur mon front glacéEt ma paupière endormie

« Le drap blanc si doux à voirQue tes bras nus au lavoirOnt battu d’un lourd battoir,Dans l’eau vive et la lumière,Puis, par un joyeux matin,Séché sur les fleurs de thym,De genêt et de bruyère. »