Soupçon

Tristan L’Hermite (1601–1655)

Les Amours de Tristan

ORANTE, ie veux auoüer,Que i’ay ſujet de me loüerDes bons mouuemens de voſtre Ame,Qui fit aſſez d’eſtat de moy,Pour vouloir reſpondre à ma flameSans auoir recogneu ma foy.

Ie vous ſuis vrayment obligéDe ne m’auoir point engagéParmy des longueurs inhumaines,Et de n’auoir voulu ſauuerTant de deuoirs & tant de peinesDont vous me pouuiez eſprouuer.

Vostre amour, dont ie fus rauy,Me paya ſans auoir ſeruyPar vne grace fort inſigne ;Mon cœur bien au vif la reſſent,Et du moins ſi ie n’en ſuis digneIe n’en ſuis pas meſcognoiſſant.

Mais ie me plains en vous aimant,D’aperceuoir qu’vn autre AmantS’attende à des faueurs pareilles ;Et que voſtre facilitéPreste vos yeux, & vos oreillesContre voſtre fidelité.

Vous ſçauez que ce fut ainſiQue ie vous appris le ſoucyDont mon Ame eſtoit trauerſée ;Voſtre ſexe estant inconſtant,Vne peur m’entre en la penſée,Qu’vn autre en vienne faire autant.

Apprehendant cela pour vousIe n’ay pas ce chagrin ialouxDe qui l’on blaſme les caprices ;Car ie crains moins pour mon bon-heurBien que vous ſoyez mes delices,Que ie ne crains pour vostre honneur.

Ie ſerois pourtant bien faſchéQue vostre eſprit ſe fuſt tachéD’vn ſi noir & ſi laſche crime ;Et que perdant tout vostre prix,Ayant eſté dans mon eſtime,Vous entraßiez dans mon meſpris.