Tristesse de la Vierge

Gabriel Vicaire (1848–1900)

L’Heure enchantée

TRISTESSE DE LA VIERGE

I

Relevant de sa main blancheSes cheveux couleur de miel,La Vierge un instant se pencheAu balcon doré du ciel.Elle regarde le mondeQui s’éveille à l’Orient,Les étoiles dont la rondePasse, passe en tournoyant.Aucun bruit dans l’étendueÀ peine le cri lointainD’une alouette éperdue,Appelant le gai matin.

Et cette voix qui s’élanceVers l’azur et les clartés,Se fond dans le grand silenceDes espaces enchantés.

II

La Vierge écoute. Elle rêve,Seulette au balcon des cieux.Doucement le jour se lève,Illuminant ses doux yeux.Tout semé de rayons roses,Le ciel s’éclaire, et soudainLa terre, au milieu des roses,Apparaît comme un jardin.Avec sa verte ceintureDe forêts au front changeant,Elle semble, à l’aventure,Voguer sur un lac d’argent.Qu’elle est charmante et fleurie,Sa face au-dessus des eaux !Que d’allégresse attendrieDans le chant de ses oiseaux !

La vierge rêve. Elle admireLa parure des prés verts ;En ses yeux divins se mireLa fraîcheur de l’univers.Son âme s’est envolée,Légère comme autrefois,Vers l’heureuse GaliléeOù l’eau chante dans les bois.Elle a connu cette aurore,Quand elle était parmi nous ;Elle croit sentir encoreSon enfant sur ses genoux.À quoi bon le chœur des anges,Le Paradis et sa cour,Puisque Jésus dans ses langesLui sourit avec amour !

III

Délicate fleur du songe,Que ton éclat dure peu !Était-ce donc un mensonge,Cette paix du grand ciel bleu ?

Sur le riant paysageUne ombre noire a passé ;L’homme a montré son visage,La vie a recommencé.La vierge qui s’inquièteSe penche, et son cœur aimantEntend la plainte que jetteLe monde éternellement.Dieu, là-bas, tant de souffranceEt qui fait si peu de bruit !Que d’êtres sans espéranceOnt pleuré toute la nuit !C’est grand’pitié. Notre DameSoupire en joignant les mains,Comme au temps où, pauvre femme,Elle errait par les chemins.Elle se voit quasi morteDe lassitude et d’effroi ;Chacun lui ferme sa porte ;Son petit Jésus a froid.Son enfant, tout son courage,Ah ! comment le protéger !Les bourreaux sont à l’ouvrage,On va venir l’égorger.

Et celle dont la paroleÉblouit le firmament,Sur la terre, hélas ! si folle,Pleure, pleure amèrement.