Poëmes choisis de Marbode, évêque de Rennes
Anonymous translation from Latin
Ce livre est réservé pour mes amis d’élite.Ce que sait le vulgaire a perdu son mérite.N’allons point profaner les mystères trahis !
Fille de Foulque, honneur du pays Armorique,Belle, candide, illustre, ingénue et pudique,Si vous n’aviez pas pris le fardeau de l’hymen,Si des fils n’étaient pas sortis de votre sein,J’aurais cru voir en vous la déesse du Cynthe.Mais, rien ne remplaçant la virginité sainte,Princesse par l’hymen, princesse par le sang,Je puis, à tout le moins, vous mettre au premier rangDes déesses qu’on vit unir leurs destinéesAux dieux, et contracter d’immortels hyménées.
Filia Fulconis, decus Armoricæ regionis,Pulchra, pudica, decens, candida, clara, recens,Si non passa fores thalamos, partusque labores ;Posses esse meo Cynthia judicio.Sed quia juncta mari castæ nequit æquiparari,Est etiam potior virginitatis honor :In grege nuptarum credi potes una dearum,Prima vel in primis, o speciosa nimis !
Parlant d’elles ici, et peignent leur beauté,Je tracerais de vous un portrait non flatté.Mais toutes ces splendeurs, dont la femme est si fière,Passeront comme l’ombre et deviendront poussière,Ou si votre destin doit prolonger son cours,Si vous devez compter sur d’innombrables jours,Subissant des horreurs, presqu’à la mort pareilles,Vous-même vous serez mise au nombre des vieilles.Ce visage royal, qu’on vante avec transport,Qu’on vante avec raison, la vieillesse ou la mortLe flétriront ; ces yeux, au regard vif et tendre,Et ces longs cheveux blonds se réduiront en cendre.On dit que votre esprit, éloquent et subtil,Ne connaît point d’égal. Et qu’en restera-t-il ?Ce qui peut en rester de mieux : la renommée ;C’est-à-dire, du son, du vent, de la fumée.La mite sait ronger les tissus de drap d’orEt le voleur ravir diamants et trésor ;
Sed tuus iste decor, sata principe, principis uxor,Transiet ut fumus, et cito fret humus.Aut si dilate current tua tempore fato,Heu dirum facinus ! efficieris anus.Vultus formosus laudatur, et est pretiosus,Sed mors vel senium destruet hoc pretium.Luce micans acies, quæ vulnerat aspicientes,Et flavus crinis, fiet utrumque cinis.Fama refert de te quod non sit femina præ tePollens eloquio, callida consilio.Hæe quoque deficient, et tantum fabula fient ;Narrat et antiquos fabula doctiloquos.Stragula blattarum, vestis cibus ac tincarun,Et mettuens, fures aurea congeries :Omni prudenti sic sunt quasi flamina venti,Flamina prætereunt, nec minus hoc pereunt.Mollities lecti quid confert murice tecti ?
Le sage prise peu ces choses périssables.Vos rideaux empourprés font-ils plus délectablesDes nuits que vient troubler la crainte du trépas ?Les vers prennent leur part de vos riches repas.Valets, femmes, châteaux, donjons et forteresses,À la mort il faudra, de toutes ces richesses,Se séparer. Comtesse, au-delà du tombeauQue vaudront votre titre, et le royal bandeau,Et le manteau ducal, fourré de blanche hermine,Et vos gardes d’honneur, gens de si haute mine ?Faut-il énumérer tous les trésors diversQu’accumulent, pour vous, et la terre et les mers ?À tous ces biens, Madame, il manque la durée.Mais votre âme dévote, à Jésus consacrée,Des pauvres vous faisant le pain, le vêtement,Voilà, pour l’œil de Dieu, votre bel ornement ;Voilà votre trésor, voilà votre richesse,Que ne détruiront point la mort, ni la vieillesse.
Aufert quippe tori gaudia posse mori.Delicias mensæ quasi vila fercula cense,Charum eum vili vertitur in nihili.Servos, ancillas, cum turribus, oppida, villasQuisquis habet vivens, deseret et moriens,Arminiæ pelles, exornatusque satelles.Quem laudis titulum dant tibi post tumulum ?Quid maris et terras properem bona cuncta referre,Quæ quasi te ditant, et tibi suppeditant ?Divitiæ tales sunt nulli perpetuales,Cum mundo vadunt, cumque cadente cadunt.At quod amas Christum, quod mundum despicis istumEt quod pauperibus vestis es atque cibus,Hoc te formosam facit et Domino pretiosam ;Nec mors, nec senium destruet hoc pretium.
Me voilà bien récompenséD’avoir bravement traverséLa mer ménaçante et fatale ;Car mon courage a méritéDe voir la Reine de beauté,Qu’aucune autre femme n’égale.Les plis onduleux et flottantsDes longs et larges vêtementsDont, par une pudeur nouvelle,Elle veut toute se voiler,Ne peuvent pas dissimulerA quel point Dieu l’a faite belle.Tel le rayon, doux et vermeil,Émané du brillant soleil,Apparaît vibrant sous la nue.Je devrais parler encor mieuxDe son esprit ingénieux.
Est operæ pretium tentasse pericula Ponti,Et dubiæ sortis pertimuisse minas.Reginam vidisse juvat, quam nulle decoreCorporis ac vultus æquiparare queat.Quem tamen occultans laxæ velamine vestisSola pudore novo dissimulare cupit ;Sed naquit abscondi propria quod luce coruscat,Et vibrat radios nubila sol penetrans.Egregios mores, ac molle fluentia verbe,
De son âme pure, ingénue ;Mais de tout cela je me tais,Car je n’en pourrais dire assez.Le silence est chose plus sûre.Tant d’autres, à pétrir le fardHabiles, demandent à l’artDe refaire en mieux la nature !On a des crèmes pour le teint,Le visage peint et repeintEst un arsenal de mensonge.Un embonpoint trop indiscretS’enferme en un étroit corset ;Le flanc court se cambre et s’allonge,Comme les plis du vêtement,Qui se prolonge habilement.En rejetant la chevelure,On semble avoir un large front,Où des mains adroites ferontDe vrais miracles de frisure.Que votre cœur est différent !Madame, vous avez vraimentLes beautés que d’autres simulent ;Et, bien loin de les étaler,
Plus reticere juvat, quam minus inde loqui.Affectant aliæ quod eis nature negavit,Purpureas niveo pingere lacte genas ;Fucatosque trahit facies medicata colores,Distinguendo notas artis adulterio.Comprimit exstantes quarumdam fascia mammas,Et longum fingit vestis adacta latus.Hæ partim retegunt laxosa fronte capillos,Et calamistrait crine placere volunt.Tu, regina, quod es, metuis formosa videri,Quæ coemunt aliæ munera gratis habens.Præstat habere palam quo te nature beavit,
Vous voulez à tous les célerEt tous vos soins les dissimulent !Laissez, laissez paraître aux yeuxLes dons que vous tenez des cieux ;Pour Dieu, ne soyez pas ingrate.Sans altérer la chasteté,Les vierges aiment leur beautéEt soignent sa fleur délicate.Et vous, en qui tout est grandeur,Vous l’enfant, l’épouse et la sœurDes plus grands rois, reine vous-même,Vous voulez voiler votre front !Non, ces voiles sont un affront,Pour un front ceint du diadème.Et puis, vous cacheriez en vain,Madame, ce trésor divinQui, de toute part, se révèle :Désormais, dans tout l’univers,Partout où l’on lira mes vers,On saura que vous êtes belle.
Sis ingrata Deo si sua dona neges.Accensam modio vis occultais Iucernam,Non tua, sed Domini munera dantis habes.Virgo, pudica licet, tanien optat pulchra videri,Et castam mentem candide forma decet.O regis conjux proavis ex regibus orta !Magna tegi nequeunt, parva latere solent.Vivet fama tui quantum mea cagiua vivent,Et te cantabit, qui mea scripte leget.
A Monseigneur Odon, je souhaite tout bien.Et d’évêque et de comte ayant le double titre,A votre double emploi vous convenez si bien,Que l’on vous obéit au camp comme au chapitre.A chaque fonction vous êtes tout entier,Et vos subordonnés, en vous voyant paraître,Trouvent en vous le chef qui marche le premier,Comte pour le soldat, et prélat pour le prêtre.Le sort vous a donné ce qu’on peut souhaiter,La jeunesse, un grand nom et l’immense richesse,L’éloquence, un esprit propre à tout méditer,Des mœurs, et la faveur de peuple et de noblesse.Je Vous écris ces mots, c’est comme un cri du cœur,
Veri luera boni Domino Marbodus Odoni.Præsulis et comitis gemino cum nomine sitis,Insignis cumque te perficiaris utrumque,Præbentes æque vos clero militiæque,Cum communi, sed utrique tamen velut uni,Nam se quisque coli tantum putat, ut sibi soliMunera præstari, nec quæ velit ulla negari,Cum vobis dederit sors quidquid homo sibi quærit,Gazas, ætatem, personaque nobilitatem,Linguam quæ fari, mentem quæ scit meditari,Morum candorem, plebis patrumque favorem,Audeo pause tamen vobis, velut ad renovamen,Scribere, ne sitis qui non meminisse velitis,
Pour empêcher aussi que votre cœur n’oublieUn ami spécial. Non pas, mon cher Seigneur,Que j’attende pour moi la fortune inouïeD’un rang tout spécial entre tous vos amis ;C’est moi qui, plus que tous, vous estime et vous aime ;Non pas pour les trésors qui vous sont départis,Et dont je ne veux rien ; mais pour vous, pour vous-même.Je suis et serai pauvre, et pour tout don je veuxQu’une même amitié nous unisse tous deux.
Si fus est dici, nostri speciales amici ;Non quia sim talis, qui vobis sim specialis,Sed quia vos talem scio, quem faciam specialem.Nec mihi quid detis, plus vos amo quam quod habetis ;Et quod habetis amo, sed nou ea bona reclamo.Munera nolo dari mihi, sod volo pauper amari.Sufficit ad munus, si nos amer alliget anus.
Lorsque, ayant lu vos vers, je repasse les miens,Il semble, en vérité, que, du ciel, je reviensAux humbles plaines de la terre.Vous planez dans la nue, et, soutenant son vol,Votre Muse jamais ne vient toucher le sol.Souvent, sous votre phrase austère,Se cache un sens subtil, aux seuls doctes s’ouvrant,comme, en un anneau d’or, se cache un diamant.coulant d’une veine vulgaire,Au contraire, mes vers, à peine dégrossis,Du peuple et des savants, facilement compris,Dans leur cours ne s’élèvent guère.Votre style sachant d’antithèses s’orner,On vous voit savamment tourner et retourner
Dum tua scripta legens oculos ad nostra reduco,E cœlo terras videor spectare jacentes ;Sublimi nubes excedunt illa volatu,Nec terris hærent humili replanta gressu.Sæpe relecta patent solis sapientiaux illa,Arcanos sensus brevibus stringentia verbis,Gemma velut modico vix maxima clanditur auro.Hæc aditu faeili rudibus doctisque patescunt,Scilicet artifices minus accurata paratu,Et de communi Iéviter manantia vena.Vestra per antithesim flectit se musa frequenterExercens refluos sinuoso schemate gyros ;
Comme en un cercle sans issue.Moi, je suis trop heureux d’aller au but tout droit,Et je n’imite point la toile qu’à mon toitL’habile araignée a tissue.
Nobis directo satis est procedere calle,Quamlibet et crassa contexere verba Minerva,Ne cum subtili radio feriamur aragne.
De mon antique ami, le flot, un flot jaloux,Me sépare, et la mer se fait large entre nous.Ce Pont n’a point de pont ; point de radeau tranquilleQu’aux rives du Liger hale un cheval docile.Moi, je trouve imprudence à confier aux vents,Aux flots souvent trompeurs, mes destins chancelants :Dieu, pour chaque élément, a fait diverses races :A la mer, les poissons ; aux immenses espacesDe l’air, l’oiseau léger ; nous, au sol montueux ;Les étoiles, la lune et le soleil, aux cieux.Neptune règne en roi sur une race unique ;Envahir son royaume est une chose iniquePour nous. J’hésite donc, et vraiment je ne sais
Invidet atiquum pelagi mihi fluctus amicum ;Oceani limes séparat unanimes.Nec pons in Ponte, nec sunt vada pervia conte,Ut solet in Ligeri navis adacta geri.Sed neque prudentis reor aut se tradere ventis,Aut sua, se spreto, credere fatu freto.Æquora sunt tantum generi concessa natantum,Tellus gressilibus, aura volatilibus ;Ut chorus astrorum servait convexe polorum :Quadrupla materies fert todidem species.Regnum Neptuni generi sic competit uni,Nostra sed improbitas res it in illicitas.Inde fit ut dubitem cautus ne pericula vitem,
Si je dois rester coi, comme les gens sensés,Ou par vive amitié prendre un parti moins sage.Je désire pourtant voir votre cher visage,Embrasser le vieillard que jeune j’aimais tant,À votre front blanchi coller mon front tout blanc,Serrer dans mes deux mains vos deux mains consacrées,Et goûter, doux ami, vos paroles sacrées.Pour vous remercier de vos charmants présents,Ma plume ne peut pas rendre ce que je sens :Maître, ne doutez point de ma reconnaissance ;Je sais trop bien sur moi quelle est votre créance ;Me donnant tout entier, je ne la paierais pas.Mais mon cœur est glace, mon corps est vieux et las,Je ne puis de le mer affronter les tempêtes.Si je pouvais me rendre en ces lieux où vous êtes,Par un sentier ouvert aux simples piétons,Tout aussitôt j’irais à vos chères maisons.Mais vous, ami chéri, vous avez l’habitudeDe le mer et des vents ; et, sans inquiétude,Vous savez naviguer sur les flots indomptés,Dont est votre pays cerné de tous côtés :
An stultus fiam propter amicitiam.Opto tuum vultum, mi præsul, cornere multum,Amplectique senem quem colui juvenem.Sacratasque manus cano conjungere canus,Colloquiumque tui, dulcis amice, frui.Hospitiique fidem, collataque munera pridem,Quæ labor est scribi cemmemerare tibiNe pater ingratus cui sum servira paratus,Cui si me dedero, non tamen æquus ero.Sed gelidum pectus, sed fessa labore senectusObstat ne faciam per maris alta viam.Si fines vestri peterentur celle pedestri,Ad charas ædes ferrent, amice, pedes.At tu qui vegetus, qui ventes spernere suetus,