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Marguerite de Navarre (1492–1549)

L’Heptaméron des nouvelles (1559)

Que dira elleQue fera elleQuand me verra de ſes yeuxReligieux ?

Las ! la pauuretteToute ſeuletteSans parler long temps feraEſcheueléeDeſconfolée :L’eſtrange cas penſera :

Son penſer (par aduanture)En monaſtere & cloſtureA la fin la conduira.Que dira elle, &c.

Que diront ceux,Qui de nous deuxOnt l’amour & bien priué,Voyant qu’amourPar vn tel tourPlus parfaict ont approuué ?Regardans ma conſcience,Ils en auront repentance,Et chacun d’eux pleurera.Que dira elle, &c.

Et s’ils venoientEt nous tenoientPropos pour nous diuertir,Nous leur dironsQue nous mourronsIcy ſans iamais partir.Puis que leur rigueur rebelleNous faict prendre robbe telle,Nul de nous ne la lairra.Que dira elle, &c.

Et ſi prierDe marierNous viennent pour nous tenter,En nous diſant

L’estat plai-

L’eſtat plaiſantQui nous pourroit contenter,Nous reſpondrons que noſtre ameEſt de Dieu aimée & femme,Qui point ne la changera.Que dira elle, &c.

O amour forte,Qui ceſte porte :Par regret m’as faict paſſer,Fais qu’en ce lieuDe prier DieuIe ne me puiſſe laſſer :Car noſtre amour mutuelleSera tant ſpirituelle,Que Dieu ſ’en contentera.Que dira elle, &c.

Laiſſons les biensQui font liensPlus durs a rompre que fer,Quittons la gloireQui l’ame noirePor orgueil meine en enfer.Fuyons la concupiſcence,Prenons la chaſte innocence,Que Ieſus nous donnera.Que dira elle, &c.

Viens donc amie,Ne tarde mie

Apres ton parfaict amy :Ne crains à prendre.L’habit de cendre,Fuyant ce monde ennemy :Car d’amitié viue & forteDe ſa cendre fault que ſorteLe Phenix, qui durera,Que dira elle, &c.

Ainſi qu’au mondeFut pure & mundeNoſtre parfaicte amitié,Dedans le cloiſtrePourra paroistrePlus grande de la moitié.Car amour loyal & ferme,Qui n’a iamais fin ne terme,Droict au ciel nous conduira.Que dira elle, &c.

Le temps m’a faict par ſa force & puiſſanceAuoir d’amour parfaicte cognoiſſance :Le temps apres m’a eſté ordonnéEn tel trauail durant ce temps donné,Que l’incredule a par le temps peu veoir,Ce que l’amour ne luy a fait ſcauoir.Le temps, lequel auoit faict l’amour naiſtreDedans mon cueur, l’a monſtré enfin eſtre

Tout

Tout tel qu’il eſt : Parquoy en le voyantNe l’ay cogneu tel comme en le croyant.Le temps m’a faict veoir ſur quel fondementMon cueur vouloit aimer ſi fermement :Ce fondement eſtoit voſtre beauté,Soubs qui eſtoit couuerte cruauté.Le temps m’a faict veoir beauté eſtre rien,Et cruauté cauſe de tout mon bien,Par qui ie fus de la beauté chaẞé,Dont le regard i’auois tant pourchaẞé.Ne voyant plus voſtre beauté tant belle,I’ay mieux ſenty voſtre rigueur rebelle :Ie n’ay laiẞé vous obeïr pourtant,Dont ie me tiens tresheureux & content :Veu que le temps cauſe de l’amitiéA eu de moy par ſa longueur pitié,En me faiſant vn ſi honneſte tourQue ie n’ay eu deſir de ce retour,Fors ſeulement pour vous dire en ce lieuNon vn bon iour, mais vn parfaict à dieu.Le temps m’a faict veoir amour pauure & nuTout tel qu’il eſt, & dont il eſt venu :Et par le temps i’ay le temps regrettéAutant ou plus que l’auois ſouhaitté,Conduict d’amour qui aueugloit mes ſens,Dont rien de luy fors regret ie ne ſens.Mais en voyant ceſt amour deceuable,Le temps m’a fait veoir l’amour veritable,Que i’ay cogneu en ce lieu ſolitaire,Ou par ſept ans m’a fallu plaindre & taire.I’ay par le temps cogneu l’amour d’enhault,

Lequel cogneu, ſoudain l’autre deffault.Par le temps ſuis du tout à luy rendu,Et par le temps de l’autre deffendu.Mon cueur & corps luy donne en ſacrifice,Pour faire à luy, & non à vous, ſeruice.En vous ſeruant rien m’auez eſtimé :Et i’ay le rien en offenceant aimé.Mort me donnez pour vous auoir ſeruie,Et le fuyant il me donne la vie.Or par ce temps amour plein de bontéA l’autre amour ſi vaincu & dompté,Que mis à rien, eſt retourné en vent,Qui fut pour moy trop doux & deceuant.Ie le vous quitte, & rends du tout entier,N’ayant de luy ne de vous nul meſtier.Car l’autre amour parfaicte & perdurableMe ioinct en luy d’vn lien immuable.A luy m’en vois, lá me veux aſſeruir,Sans plus ne vous ne voſtre dieu ſeruir.Ie prends congé de cruauté, de peine,Et du torment, du dedaing, de la haine,Du feu bruſlant dont vous eſtes remplie,Comme en beauté treſparfaicte acomplie.Ie ne puis mieux dire à dieu à tous maux,A tous malheurs, & douloureux trauaux,Et à l’enfer de l’amoureuſe flammeQu’en vn ſeul mot vous dire, à dieu, ma dame,Sans nul eſpoir ou que ſoye ou ſoyez,Que ie vous voye, ou que plus me voyez.

Pource qu’amour, sil n’eſt bien eſprouué,Ferme & loyal ne peuſt eſtre approuué,I’ay bien voulu par le temps eſprouuer,Ce que i’ay tant deſiré de trouuer :C’eſt, vn mary remply d’amour parfaict,Qui par le temps ne peuſt eſtre deffaict.Cela me feit requerir mes parensDe retarder, pour vn ou pour deux ans,Ce grand lien, qui iuſqu’à la mort dure,Qui à pluſieurs engendre peine dure.De vous auoir ie ne feis pas refus,Certes iamais de tel vouloir ne fus :Car oncques nul, que vous, ne ſceu aimer,Ny pour mary & ſeigneur eſtimer.O quel malheur, amy, ay-ie entendu,Que ſans parler à nully t’es renduEn vn conuent, & vie trop auſtere ?

Dont le regret faict que ne m’en puis taire,Et me contrainct de changer mon office,Faiſant celuy dont as vsé ſans vice :C’eſt, requerir celuy dont fus requiſe,Et d’acquerir celuy dont fus acquiſe.Or donc, amy, la vie de ma vie,Lequel perdant, n’ay plus de viure enuie :Las ! plaiſe toy vers moy tes yeux tourner,Et du chemin, ou tu es, retourner.Laiſſe le gris & ſon auſterité,Vien receuoir ceſte felicitè,Qui tant de fois fut par toy deſirée.Le temps ne l’a deffaicte ou empirée :C’eſt pour toy ſeul que gardée me ſuis,Et ſans lequel plus viure ie ne puis.Retourne donc, vueille t’amie croire,Refraichiſſant la plaiſante memoireDu temps paẞé par vn ſainct mariage.Croy moy, amy, & non point ton courage,Et ſois certain qu’oncques ie n’ay penséDe faire rien ou tu fuſſe offensé :Mais eſperois te rendre contentéApres t’auoir bien experimenté.Or ay-ie faict de toy experience :Ta fermeté, ta foy, ta patience,Et ton amour, ſont cogneuz, clairement,Qui m’ont acquiſe à toy entierement.Vien donc, amy, prendre ce qui eſt tien :Ie ſuis à toy, ſois doncques du tout mien.