La reine des neiges
Rythmes pittoresques
LA REINE DES NEIGES
À M Renée de Riny.
Je garde la mémoire fidèleDes vieux contes, contésPar les bonasses vieillesSi bonasses et si vieilles.Elles me semblaient avoir au moins mille ansCar l’œil d’un enfant s’effare devantLes rides.
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Dans un Pays, très loin — très loin,La Reine des Neiges en robe de givreCouronnée d’étoiles Polaires,Habite un vaste et froid PalaisAux murailles de glaceQue la Lumière BoréaleOrne de sanglantes panoplies.
Le Trône est tout de clairs joyaux :Frêles colonnettes de stalactitesEt puissantes assisesDe cristal frigide.
Et la Reine aux lents gestes pacifiantsCommande aux Vents HyperboréensQui s’en vont porter le blanc trésorDes bonnes NeigesÀ toute la terre transieLe blanc et doux trésorDes douces neiges,Pour qu’elles couvrent les champs engourdisEt fassent sur les routes désoléesDes tapis propicesAux pas des errants.
Elle envoie le voile éblouissantDes chastes NeigesÀ la frissonnante nudité des branchesD’arbres, orgueilleux naguèreDe leurs robes vertes ;Et le trésor des immarcessibles NeigesAux chaumières grisesQui par sa grâce deviennentVêtues de splendeur.
Elle envoie le don munificent
Des Nuptiales Neiges,Qui se font miraculeux décorDans les campagnes silencieuses,Où la Fée de la Nuit mène sous la luneLe cortège des amoureuses Fêtes —Parmi les prés devenus pareilsÀ des océans de blancheursDiamantés d’étoiles. —
Et, sur les champs, les bois et les villes,Du haut du pâle ciel,C’est Elle qui ordonneAux légères NeigesDe tomber : plumes d’oiseaux blancsEt faire des lits au long Sommeil sans rêvesPour les attristés qui tendent leurs brasLassés, vers la clémente Mort.
Et voici qu’un jourDe trois points du mondeTrois voyageurs sont venus ;
Le premier était un PoèteEt il dit : Reine des NeigesDonne-moi un cœur de glace,Car ma mieEst trop méchante
Et que je chanteMes plus jolies chansons ;Ou que je pleureLes plus tristes pleursDe mon cœur,Jeu est pour elleMa peine ;Quand plus ne l’aimeraiDe merveilleux chants chanteraiDonne-moi un cœur de glaceReine des Neiges.
Le second était un chevalierEt il dit : Reine des NeigesDonne-moi un cœur de glace,Car lorsque en guerre je parsFemme et petits pleurantsMe fendent l’âmeEt font trembler mon épée dans ma main ;Si plus personne n’aimaisDe gloire me couvrirais —Donne-moi un cœur de glaceReine des Neiges.
Le troisième était un JuifEt il dit : Reine des NeigesDonne-moi un cœur de glace,Pour que plus jamais
La plainte des PiteuxQue je dépouilleNe m’importune ;Quand plus aucun remords n’auraiEncore plus d’or amasserai —Donne-moi un cœur de glaceReine des Neiges.
Et la Reine des NeigesLeur donna trois jolis cœurs de glaceEt ils s’en furent contents
Mais voici qu’un jourDes trois points du mondeLes trois voyageursY sont revenus.
Le Poète dit : Reine des NeigesPrends mon luth, je n’en ai plus que faire —Depuis que j’ai un cœur de glaceJe ne peux plus chanter.
Le chevalier dit : Reine des NeigesPrends mon épée ; je n’en ai plus que faire —Depuis que j’ai un cœur de glaceJe n’ai plus de courage.
Et le Juif dit : Reine des NeigesPrends mes sacs d’écus, je n’en ai plus que faire —
Depuis que j’ai un cœur de glaceJe ne peux même plusAimer mon or.
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J’ai gardé la mémoire fidèleDes vieux contes, contés.