La Torche

Marie Nizet (1859–1922)

XXXIIILA TORCHE

Je vous aime, mon corps, qui fûtes son désir,Son champ de jouissance et son jardin d’extaseOù se retrouve encor le goût de son plaisirComme un rare parfum dans un précieux vase.Je vous aime, mes yeux, qui restiez éblouisDans l’émerveillement qu’il traînait à sa suiteEt qui gardez au fond de vous, comme en deux puits,Le reflet persistant de sa beauté détruite.Je vous aime, mes bras, qui mettiez à son couLe souple enlacement des languides tendresses.Je vous aime, mes doigts experts, qui saviez oùProdiguer mieux le lent frôlement des caresses.

Je vous aime, mon front, où bouillonne sans finMa pensée à la sienne à jamais enchaînéeEt pour avoir saigné sous sa morsure, enfin,Je vous aime surtout, ô ma bouche fanée.Je vous aime, mon cœur, qui scandiez à grands coupsLe rythme exaspéré des amoureuses fièvres,Et mes pieds nus noués aux siens et mes genouxRivés à ses genoux et ma peau sous ses lèvres…Je vous aime, ma chair, qui faisiez à sa chairUn tabernacle ardent de volupté parfaiteEt qui preniez de lui le meilleur, le plus cher,Toujours rassasiée et jamais satisfaite.Et je t’aime, ô mon âme avide, toi qui pars― Nouvelle Isis ― tentant la recherche éperdueDes atomes dissous, des effluves éparsDe son être où toi-même as soif d’être perdue.Je suis le temple vide où tout culte a cesséSur l’inutile autel déserté par l’idole ;Je suis le feu qui danse à l’âtre délaissé,Le brasier qui n’échauffe rien, la torche folle…Et ce besoin d’aimer qui n’a plus son emploiDans la mort, à présent retombe sur moi-même.Et puisque, ô mon amour, vous êtes tout en moiRésorbé, c’est bien vous que j’aime si je m’aime.