La Douceur

Maurice Rollinat (1846–1903)

L’Abîme

Comme l’eau, comme la nuit,Deux sphinx aimés qu’on redoute,La Douceur tente et séduit.

On la recherche, on la suit,Mais elle nous laisse un doute…Comme l’eau, comme la nuit.

Si par hasard on la fuit,La huileuse nous envoûte :La Douceur tente et séduit.

Cependant, rien n’y reluit :C’est fond noir sous noire voûte…Comme l’eau, comme la nuit.

Le devin qui la traduitNe la comprend jamais toute :La Douceur tente et séduit.

Maintes fois elle vous nuit,Mais elle est toujours absouteComme l’eau, comme la nuit.

D’ailleurs, par son mol enduitToute prudence est dissoute.La Douceur tente et séduit

Car elle met sur l’ennuiUn charme qui le velouteComme l’eau, comme la nuit.

Qu’importe si son appuiEst sincère ou vous filoute ?La Douceur tente et séduit

Puisqu’elle parle sans bruit,Qu’elle agit, regarde, écouteComme l’eau, comme la nuit.

La rage ? elle la réduit.La haine ? elle la déroute :La Douceur tente et séduit.

Elle prend même celuiChez qui le soupçon s’encroûte,Comme l’eau, comme la nuit.

En vain le temps nous instruitEt l’on sait ce qu’il en coûte…La Douceur tente et séduit.

En somme, elle nous conduitEt notre orgueil n’y voit goutte.Comme l’eau, comme la nuit,La Douceur tente et séduit.