Le Distrait

Maurice Rollinat (1846–1903)

Paysages et paysans

Le bon père Sylvain, ayant bu sa chopine,Des bras et du bonnet opinePour le patron du cabaretQui vient de l’appeler en riant : « Vieux distrait ! »« C’est ben vrai ! Je l’dis sans mystère,Si j’suis l’plus fin buveur de vinJ’suis aussi l’plus distrait d’la terre,Fait, goguenardement, le vieux père Sylvain.En vill’, cheux nous, où que j’me mouve,Quoi que j’dise ou que j’fasse’, ya pas !Mêm’ dans les affair’ du trépas,J’suis toujours distrait, et j’le prouve :Il faut dir’ que c’jour-là, ma foi !Les gens fur’ coupab’ autant q’moi.L’nouveau-né d’ma voisine étant donc mort-défunt,J’fus à l’enterr’ment comm’ chacun.Asseyez-vous ! qu’on m’dit, pèr’ Sylvain ! J’prends une chaise,J’étais pas mal, sans être à l’aise…

C’était par un ch’ti temps d’décembreQui brouillait l’jour gris dans la chambre ;Les uns étaient en réflexion,D’aut’ pleuraient, sans faire attention.V’là q’celui qui port’ les p’tits mortsArrive et dit : « Où donc q’ya l’corps ? »On cherch’ partout, à gauche, à droite,Tant qu’enfin l’pèr’, v’nant à trouver,M’fait signe en colèr’ de m’lever :J’m’étais ben assis d’sus la boîte ! »