Capricieuse

May Ziadé (1886–1941)

Fleurs de rêve

Grandiose, imposant dans la voûte profonde,Le soleil saluait d’un coutumier adieuLe fleuve, les palmiers, les sables de ce lieuEt cheminait vers l’autre monde.

Alors tout l’horizon laisse monter un cri,Le firmament se teint de lilas et de rose(Frémissantes couleurs où l’azur doux repose),Et le zéphir souffle attendri.

Le Caire était caché sous une vague brume,Les arbres tournoyant sur les bords bruns du NilL’ombre tombait partout, sans trouver de péril,Et couvrait la plaine et l’écume.

Ô Pyramides ! c’est alorsQue, levant ma tête pensive,J’entends errer sur vos flancs fortsL’écho de quelque voix plaintive ;Mais quoi ! serait-ce en votre seinQu’un orphelin pleure sa mère ?Est-ce un hymne, est-ce une prière,Est-ce un gémissement divin ?

Mais déjà revient le silenceAutour du grand monument noir.Un temps — Mon cœur frémit, s’élance,Plane avec la brise du soir…Soudain les sons se font entendre,Ô dieux ! mais d’où viennent-ils donc ?Une douce harmonie y fond…Est-ce de la voix d’Alexandre

Un écho ? de NapoléonEst-ce le sabre qui miroite ?Est-ce ta statue, ô Memnon,Qui tombe en une vapeur moite ?Est-ce le soupir d’un soldatDéfunt ? un cheval qui se cabre ?Est-ce le craquement d’un marbreQui depuis des siècles gît là ?

Répondez, Monuments ! Pyramides altières,Des siècles révolus ô souvenir muet !Sont-ce des chants d’amour, des commandes guerrièresQue vos entrailles jettent net ?

Non, sur vos côtes délabréesCe n’est plus l’Aigle ImpérialQui marque vos terres sacréesDes pas de son fougueux cheval ;Oh ! baissez vos armes françaisesVos drapeaux sont à peine vus…Et Mohamed Ali n’est plus,Toutes choses sont anglaises.

Ces longs échos flottants et chatouillant mon âmeComme un souffle de brise, une haleine d’azur,Un baiser maternel, un regard triste et pur,L’éclair d’une subtile flamme,

Un doigt câlin d’enfant qui caresse mon front,Un gazouillis d’oiseau, d’un fleuve le murmure,Un sourire amical, un cri de la natureOu du soleil un rayon blond,

C’était la fanfare lointaineQui jouait Dieu sauve le RoiC’était la vibration certaineDes cœurs vaillants et pleins de foi ;De tes moelleux flots nostalgiquesHarmonie, ô nectar divin,Je laisse couler dans mon seinLes tiédeurs mélancoliques…

Muses, Beautés, Beaux-Arts aimés,Océans, rivières, verdures,Azur immense, astres dorésQui du ciel êtes la parureÀ vous, à vous mes jeunes ans,À vous ma jeune intelligence,Mon amour et ma confiance,À vous mes rêves bleus et blancs !

Mais trêve de transports. À bientôt, Pyramides,Et vous, Liban, Beyrouth, cher Antoura, salut !Ma Syrie, salut ! dès que je l’aurai puJ’irai revoir tes horizons limpides.