La Pythie
La Pythie, exhalant la flammeDe naseaux durcis par l’encens,Haletante, ivre, hurle !... l’âmeAffreuse, et les flancs mugissants !Pâle, profondément mordue,Et la prunelle suspendueAu point le plus haut de l’horreur,Le regard qui manque à son masqueS’arrache vivant à la vasque,À la fumée, à la fureur !
Sur le mur, son ombre démenteOù domine un démon majeur,Parmi l’odorante tourmenteProdigue un fantôme nageur,De qui la transe colossale,
Rompant les aplombs de la salle,Si la folle tarde à hennir,Mime de noirs enthousiasmes,Hâte les dieux, presse les spasmesDe s’achever dans l’avenir !
Cette martyre en sueurs froides,Ses doigts sur ses doigts se crispant,Vocifère entre les ruadesD’un trépied qu’étrangle un serpent :— Ah ! maudite !... Quels maux je souffre !Toute ma nature est un gouffre !Hélas ! Entr’ouverte aux esprits,J’ai perdu mon propre mystère !...Une Intelligence adultèreExerce un corps qu’elle a compris !
Don cruel ! Maître immonde, cesseVite, vite, ô divin ferment,De feindre une vaine grossesseDans ce pur ventre sans amant !Fais finir cette horrible scène !Vois de tout mon corps l’arc obscèneTendre à se rompre pour darder,Comme son trait le plus infâme,
Implacablement au ciel l’âmeQue mon sein ne peut plus garder !
Qui me parle, à ma place même ?Quel écho me répond : Tu mens !Qui m’illumine ?... Qui blasphème ?Et qui, de ces mots écumants,Dont les éclats hachent ma langue,La fait brandir une harangueBrisant la bave et les cheveuxQue mâche et trame le désordreD’une bouche qui veut se mordreEt se reprendre ses aveux ?
Dieu ! Je ne me connais de crimeQue d’avoir à peine vécu !...Mais si tu me prends pour victimeEt sur l’autel d’un corps vaincuSi tu courbes un monstre, tueCe monstre, et la bête abattue,Le col tranché, le chef produitPar les crins qui tirent les tempes,Que cette plus pâle des lampesSaisisse de marbre la nuit !
Alors, par cette vagabondeMorte, errante, et lune à jamais,Soit l’eau des mers surprise, et l’ondeAstreinte à d’éternels sommets !Que soient les humains faits statues,Les cœurs figés, les âmes tues,Et par les glaces de mon œil,Puisse un peuple de leurs parolesDurcir en un peuple d’idolesMuet de sottise et d’orgueil !
Eh ! Quoi !... Devenir la vipèreDont tout le ressort de frissonsSurprend la chair que désespèreSa multitude de tronçons !...Reprendre une lutte insensée !...Tourne donc plutôt ta penséeVers la joie enfuie, et reviens,Ô mémoire, à cette magieQui ne tirait son énergieD’autres arcanes que des tiens !
Mon cher corps... Forme préférée,Fraîcheur par qui ne fut jamaisAphrodite désaltérée,
Intacte nuit, tendres sommets,Et vos partages indiciblesD’une argile en îles sensibles,Douce matière de mon sort,Quelle alliance nous vécûmes,Avant que le don des écumesAit fait de toi ce corps de mort !
Toi, mon épaule, où l’or se joueD’une fontaine de noirceur,J’aimais de te joindre ma joueFondue à sa même douceur !...Ou, soulevés à mes narines,Ouverte aux distances marines,Les mains pleines de seins vivants,Entre mes bras aux belles ansesMon abîme a bu les immensesProfondeurs qu’apportent les vents !
Hélas ! ô roses, toute lyreContient la modulation !Un soir, de mon triste délireParut la constellation !Le temple se change dans l’antre,Et l’ouragan des songes entre
Au même ciel qui fut si beau !Il faut gémir, il faut atteindreJe ne sais quelle extase, et ceindreMa chevelure d’un lambeau !
Ils m’ont connue aux bleus stigmatesApparus sur ma pauvre peau ;Ils m’assoupirent d’aromatesLaineux et doux comme un troupeau ;Ils ont, pour vivant amulette,Touché ma gorge qui halèteSous les ornements vipérins ;Étourdie, ivre d’empyreumes,Ils m’ont, au murmure des neumes,Rendu des honneurs souterrains.
Qu’ai-je donc fait qui me condamnePure, à ces rites odieux ?Une sombre carcasse d’âneEût bien servi de ruche aux dieux !Mais une vierge consacrée,Une conque neuve et nacréeNe doit à la divinitéQue sacrifice et que silence,Et cette intime violence
Que se fait la virginité !
Pourquoi, Puissance Créatrice,Auteur du mystère animal,Dans cette vierge pour matrice,Semer les merveilles du mal ?Sont-ce les dons que tu m’accordes ?Crois-tu, quand se brisent les cordes,Que le son jaillisse plus beau ?Ton plectre a frappé sur mon torse,Mais tu ne lui laisses la forceQue de sonner comme un tombeau !
Sois clémente, sois sans oracles !Et de tes merveilleuses mains,Change en caresses les miracles,Retiens les présents surhumains !C’est en vain que tu communiquesÀ nos faibles tiges, d’uniquesCommotions de ta splendeur !L’eau tranquille est plus transparenteQue toute tempête parenteD’une confuse profondeur !
Va, la lumière la divine
N’est pas l’épouvantable éclairQui nous devance et nous devineComme un songe cruel et clair !Il éclate !... Il va nous instruire !...Non !... La solitude vient luireDans la plaie immense des airsOù nulle pâle architecture,Mais la déchirante ruptureNous imprime de purs déserts !
N’allez donc, mains universelles,Tirer de mon front orageuxQuelques suprêmes étincelles !Les hasards font les mêmes jeux !Le passé, l’avenir sont frèresEt par leurs visages contraireUne seule tête pâlitDe ne voir, où qu’elle regarde,Qu’une même absence hagardeD’îles plus belles que l’oubli.
Noirs témoins de tant de lumièresNe cherchez plus... Pleurez, mes yeux !Ô pleurs dont les sources premièresSont trop profondes dans les cieux !...
Jamais plus amère demande !...Mais la prunelle la plus grandeDe ténèbres se doit nourrir !...Tenant notre race atterrée,La distance désespéréeNous laisse le temps de mourir !
Entends, mon âme, entends ces fleuves !Quelles cavernes sont ici ?Est-ce mon sang ?... Sont-ce les neuvesRumeurs des ondes sans merci ?Mes secrets sonnent leurs aurores !Tristes airains, tempes sonores,Que dites-vous de l’avenir !Frappez, frappez, dans une roche,Abattez l’heure la plus proche...Mes deux natures vont s’unir !
Ô formidablement gravie,Et sur d’effrayants échelons,Je sens dans l’arbre de ma vieLa mort monter de mes talons !Le long de ma ligne frileuseLe doigt mouillé de la fileuseTrace une atroce volonté !
Et par sanglots grimpe la criseJusque dans ma nuque où se briseUne cime de volupté !
Ah ! brise les portes vivantes !Fais craquer les vains scellementsÉpais troupeau des épouvantes,Hérissé d’étincellements !Surgis des étables funèbresOù te nourrissaient mes ténèbresDe leur fabuleuse foison !Bondis, de rêves trop repue,Ô horde épineuse et crépue,Et viens fumer dans l’or, Toison !
*
Telle, toujours plus tourmentée,Déraisonne, râle et rugitLa prophétesse fomentéePar les souffles de l’or rougi.Mais enfin le ciel se déclare !L’oreille du pontife hilareS’aventure vers le futur :
Une attente sainte la penche,Car une voix nouvelle et blancheÉchappe de ce corps impur.
*
Honneur des Hommes, Saint LANGAGE,Discours prophétique et paré,Belles chaînes en qui s’engageLe dieu dans la chair égaré,Illumination, largesse !Voici parler une SagesseEt sonner cette auguste VoixQui se connaît quand elle sonneN’être plus la voix de personneTant que des ondes et des bois !