Un feu distinct...

Paul Valéry (1871–1945)

Un feu distinct m’habite, et je vois froidementLa violente vie illuminée entière…Je ne puis plus aimer seulement qu’en dormantSes actes gracieux mélangés de lumière.

Mes jours viennent la nuit me rendre des regards,Après le premier temps de sommeil malheureux ;Quand le malheur lui-même est dans le noir éparsIls reviennent me vivre et me donner des yeux.

Que si leur joie éclate, un écho qui m’éveilleN’a rejeté qu’un mort sur ma rive de chair,Et mon rire étranger suspend à mon oreille,

Comme à la vide conque un murmure de mer,Le doute, — sur le bord d’une extrême merveille,Si je suis, si je fus, si je dors ou je veille ?