Pensée du soir

Paul Verlaine (1844–1896)

Amour

PENSÉE DU SOIR

à ernest raynaud

Couché dans l’herbe pâle et froide de l’exil,Sous les ifs et les pins qu’argente le grésil,Ou bien errant, semblable aux formes que susciteLe rêve, par l’horreur du paysage scythe,Tandis qu’autour, pasteurs de troupeaux fabuleux,S’effarouchent les blancs Barbares aux yeux bleus,Le poète de l’art d’Aimer, le tendre OvideEmbrasse l’horizon d’un long regard avideEt contemple la mer immense tristement.Le cheveu poussé rare et gris que le tourmentDes bises va mêlant sur le front qui se plisse,L’habit troué livrant la chair au froid, complice,Sous l’aigreur du sourcil tordu l’œil terne et las,La barbe épaisse, inculte et presque blanche, hélasTous ces témoins qu’il faut d’un deuil expiatoireDisent une sinistre et lamentable histoire

D’amour excessif, d’âpre envie et de fureurEt quelque responsabilité d’Empereur.Ovide morne pense à Rome et puis encoreÀ Rome que sa gloire illusoire décore.Or, Jésus ! vous m’avez justement obscurci :Mais n’étant pas Ovide, au moins je suis ceci.