Le pinson d’E***

Paul Verlaine (1844–1896)

Dédicaces

C’est très miraculeux : ce pinson si joliQui sautillait d’un air attentif et poliTout au bout des barreaux, prêtant sa tête fineÀ ma bouche lui sifflant l’air de la Czarine,Il n’est plus ! Le voici sans souffle désormais.Il avait bien souffert, autant que tu l’aimais !Maussade, hélas ! et symptôme bien pire encore,Immobile et muet dans la cage sonoreDu pépiement des autres « hôtes de nos bois »Et vibrante Dieu sait comme de leurs émois,De leurs ébats plus fous que les jeux de la houle.Il s’était accroupi, se contournant en boule,La tête sous son aile, ayant l’air de dormir,Et tu gardais l’espoir, cessant de trop gémir,De le croire en effet endormi… La nuit sombreVint, qui nous consola quoique peu. Mais quand l’ombreSe dissipa, cédant, Soleil, à ton effort,La vérité nous apparut : il était mort !

Tu reculas d’horreur malgré tout ton courageOrdinaire, er n’osais le sortir de la cage.J’accomplis en ton lieu ce douloureux devoir,Et toi, dépliant en silence un vieux « Chat noir »,Le replias sur le petit cadavre avec des larmes,Linceul approprié, symbole non sans charmes !Nous débattîmes un long temps l’heure et le lieuOù rendre les derniers honneurs au petit dieu.Tout à coup tu pris ton panier déjà célèbreEt partis sans me prévenir du lieu funèbreDestiné dans ton cœur à l’enterrement dû,Emportant en ce « char » l’oiseau, bien entendu.Quand tu revins, t’avais l’air fier et plein de grâceDe quelqu’un ayant fait, sans bruit et sans grimace,Ce qu’on peut appeler une grande action :« Je l’ai jeté dans les caveaux du Panthéon ! »T’écrias-tu, — puis, car la femme est toujours femme,Et les yeux éteignant soudain leur sombre flamme,Tu repris, et cela me parut aussi beau :« Il aurait peut-être mieux fait sur mon chapeau ! »