L’Angélus du matin

Paul Verlaine (1844–1896)

Le Parnasse contemporain — 1869

Fauve, avec des tons d’écarlate,Une aurore de fin d’étéTempêtueusement éclateÀ l’horizon ensanglanté.

La nuit rêveuse, bleue & bonnePâlit, scintille & fond en l’air,Et l’ouest, dans l’ombre qui frissonne,Se teinte au bord de rose clair.

La plaine brille au loin & fume ;Un oblique rayon, venuDu soleil surgissant allumeLe fleuve comme un sabre nu.

Le bruit des choses réveilléesSe marie aux brouillards légersQue les herbes & les feuilléesOnt subitement dégagés.

L’aspect vague du paysageS’accentue & change à foison.La silhouette d’un villageParaît. — Parfois une maison

Illumine sa vitre & lanceUn grand éclair qui va chercherL’ombre du bois plein de silence.Çà & là se dresse un clocher.

Cependant la lumière accrueFrappe dans les sillons les socs,Et voici que claire, bourrue,Despotique, la voix des coqs,

Proclamant l’heure froide & griseDu pain mangé sans faim, des yeuxFrottés que flagelle la biseEt du grincement des moyeux,

Fait sortir des toits la fumée,Aboyer les chiens en fureur,Et par la pente accoutuméeDescendre le lourd laboureur,

Tandis qu’un chœur de cloches duresDans le grandissement du jourMonte, aubade franche d’injuresÀ l’adresse du Dieu d’amour !