Laisse dire la calomnie

Paul Verlaine (1844–1896)

Odes en son honneur

Laisse dire la calomnieQui ment, dément, nie et renieEt la médisance bien pireQui ne donne que pour reprendreEt n’emprunte que pour revendre…Ah ! laisse faire, laisse dire !

Faire et dire lâches et sottes,Faux gens de bien, feintes mascottes,Langue d’aspic et de vipère ;Ils font des gestes hypocrites,Ils clament, forts de leurs mérites,Un mal de toi qui m’exaspère,

Moi qui t’estime et te vénèreAu-dessus de tout sur la terre,T’estime et vénère, ma belle,De l’amour fou que je le voue,Toi, bonne et sans par trop de moue,M’admettant au lit, ma fidèle !

Mais toi, méprise ces menées,Plus haute que tes destinées,Grand cœur, glorieuse martyre,Plane au-dessus de tes rancunesContre ces d’aucuns et d’aucunes ;Bah ! laisse faire et laisse dire !

Bah ! fais ce que tu veux, ma belleEt bonne, — fidèle, infidèle, —Comme tu fis toute ta vie,Mais toujours, partout, belle et bonne,Et ne craignant rien de personne,Quoi qu’en aient la haine et l’envie.

Et puis tu m’as, si tu m’accordesUn peu de ces miséricordesQui siéient envers un birbe honnête.Tu m’as, chère, pour te défendre,Te plaire, si tu veux m’entendreEt voir, encore que laid et bête.