La Chanson des ingénues
Poèmes saturniens (1902)
IIILA CHANSON DES INGÉNUES
Nous sommes les IngénuesAux bandeaux plats, à l’œil bleu,Qui vivons, presque inconnues,Dans les romans qu’on lit peu.Nous allons entrelacées,Et le jour n’est pas plus purQue le fond de nos pensées,Et nos rêves sont d’azur ;Et nous courons par les présEt rions et babillonsDes aubes jusqu’aux vesprées,Et chassons aux papillons ;
Et des chapeaux de bergèresDéfendent notre fraîcheur,Et nos robes — si légères —Sont d’une extrême blancheur ;Les Richelieux, les CaussadesEt les chevaliers FaublasNous prodiguent les œillades,Les saluts et les « hélas ! »Mais en vain, et leurs mimiquesSe viennent casser le nezDevant les plis ironiquesDe nos jupons détournés ;Et notre candeur se railleDes imaginationsDe ces raseurs de muraille,Bien que parfois nous sentionsBattre nos cœurs sous nos mantesÀ des pensers clandestins,En nous sachant les amantesFutures des libertins.