Les noms des rues de Paris

Paul Vibert (1851–1918)

Mon berceau

LES NOMS DES RUES DE PARIS

QUALIFICATIFS DÉMODÉS OU IMMORAUX — GLORIFICATION DES ALLEMANDS — INVASION DE LA QUINCAILLERIE — RÉFORMES URGENTES — LEÇONS D’HISTOIRE — HOMMAGE AUX GRANDS HOMMES, LA VILLE DE PARIS RECONNAISSANTE.

Lorsque l’on parcourt Paris, on est vraiment stupéfait du nombre incalculable de noms de rues qui choquent la vue, le bon sens, plus, le sentiment patriotique de la population.

On nous dit toujours que le Conseil municipal de la Grand’ville est abominablement révolutionnaire et qu’il va changer tout cela ; pour moi, je trouve, au contraire, qu’il est très timoré, très popote, très mou, et je me demande avec inquiétude quand il se décidera enfin à apporter un peu d’esprit de suite dans cette indispensable modification des noms de nos rues.

Je veux laisser de côté tous les noms bizarres ou trop pornographiques, dans leur verdeur, que nous a légués le passé ; tous ceux qu’il serait si facile de critiquer dans le premier arrondissement, autour des Halles, par exemple. Mais enfin n’est-il pas absurde de relever, dans Paris, les rues Achille, Alphonse, Amélie, Berthe, Bertrand, Blaise, Blanche, Caroline, Charlot, Christine, Clément, Crespin, Élisabeth, Ernest, Ernestine, Hélène, Jacob, Jeanne, Lambert, Léonie, Léontine, Raoul, Stanislas, Vincent, Vital ?

Je ne cite ici que celles qui me tombent sous les yeux, mais les passages qui portent un petit nom sont aussi fort nombreux et les rues qui portent un nom de saint encore plus nombreuses ; c’est absurde et cela ne rime à rien ; on n’a qu’à déclarer tout de suite que tous les saints du paradis auront le droit de servir de patron à une rue de Paris, ça sera plus simple, ou que le Conseil municipal fasse comme avec la rue Denfert-Rochereau, qu’il s’en tire par un calembour, que la rue Ernest devienne rue Ernest Renan, la rue Lambert, rue Lambert Thiboust, la rue Jeanne, rue Jeanne Hachette, je suppose, et alors la chose deviendra compréhensible.

⁂

Maintenant, voulez-vous que nous voyions un peu ensemble avec quelle rage étourdissante nous rendons hommage aux grands hommes (!) allemands ? Écoutez un peu cette nomenclature écourtée et vous serez stupéfaits de notre naïveté, car je vous jure bien que les vrais grands hommes français ne sont point tenus en si grand honneur que cela à Berlin.

Citons au hasard les rues Beethoven, Erlanger, Gutenberg, Herschel, Leibnitz, Mozart, Ruhmkorff, Goëthe, etc., etc. ; c’est à croire, ma parole d’honneur, que nous sommes devenus le Panthéon du Waterland : c’est un peu trop bête à la fin. Et les rues Monsieur, Madame, Mademoiselle, Monsieur-le-Prince, etc., à quoi cela rime-t-il ?

Mais ce n’est pas tout. Vous croyez peut-être qu’il nous suffit d’être envahis par un tas de noms de calendrier, sans valeur, sans couleur, sans raison, et par un autre tas de noms de tous les plus ou moins grands hommes allemands, anglais, italiens, autrichiens, etc., toute la triple-alliance en un mot ? Quelle erreur est la vôtre ! Jusqu’à présent nous cheminions doucement dans une routine archiséculaire, où nous étions dupes à force d’être naïfs envers les étrangers, mais voilà que maintenant nous tombons dans le grotesque, le bouffon et le trivial.

Ainsi, dans le dix-septième arrondissement, aux Ternes, M. Émile Allez donne à une rue le nom de son gendre, M. Aumont-Thiéville, puis il meurt, et sa veuve donne à une rue son propre nom d’Émile Allez ; en vertu de quelle délibération du Conseil municipal, S.V.P. ? Il s’agit là de rues libres, non grillée, et l’on se demande avec stupéfaction où nous allons, si tous les clincailliers de Paris, comme disait Cherbuhez, si tous les marchands de vieux fourneaux arrivent à donner ainsi, sans difficulté, leurs noms aux voies de Paris.

Et que l’on ne vienne pas nous dire que le Conseil municipal n’est pas renseigné, ou est surpris dans sa bonne foi, et qu’il peut confondre un épicier avec un grand peintre ou un illustre compositeur, par exemple.

Un journal du matin expliquait dernièrement les formalités ; elles ne sont pas minces, jugez-en plutôt :

« La pose d’une plaque indicatrice de rue ou d’un numéro de maison, à Paris, nécessite des formalités assurément exagérées.

L’ingénieur de la voie publique doit fournir un plan accompagné d’un rapport, qui doit être approuvé par arrêté préfectoral. Ampliation de cet arrêté est ensuite adressée à l’entrepreneur chargé de la pose. Au moment où l’on commence ce dernier travail, avis de tout changement apporté dans le numérotage des maisons est donné à la préfecture de police, au directeur des postes et télégraphes, au directeur des contributions directes. C’est alors seulement qu’un nom de rue ou un numéro de maison a reçu son existence légale.

La plaque indicatrice du nom de rue doit être posée à hauteur du réverbère le plus rapproché. Quant aux numéros des maisons, ils doivent être placés, autant que possible, au-dessus de la porte principale, en mettant toujours les numéros pairs à droite et les numéros impairs à gauche de cette porte.

Par tolérance, quand une maison a au-dessus de sa porte principale un écusson, on peut y placer le numéro. »

On sait donc exactement à quoi s’en tenir à l’Hôtel-de-Ville, et lorsque toute une famille de négociants en vieux fourneaux et en jeunes marmites, donne ses noms et prénoms obscurs aux rues d’un quartier, c’est que le Conseil municipal est complice et c’est là précisément ce qui est intolérable.

Comment, mais avec ces vocables vieillots, absurdes ou étrangers qui se prélassent aux coins d’un trop grand nombre de nos voies publiques, on croirait, en vérité, que nous sommes pauvres en grands hommes, que le génie est rare chez nous, que les esprits qui ont honoré l’humanité font défaut dans notre race et que nous sommes obligés d’aller mendier chez les Allemands ou les fumistes, les Italiens ou les marchands de vieilles ferrailles, un peu de gloire !

Allons donc, c’est absurde et il est temps, plus que temps, en vérité, que le Conseil municipal se décide à faire le grand lavage que l’on nous promet depuis de si longues années.

⁂

Ceci dit, une fois pour toutes, qu’il me soit permis de terminer par un souhait bien modeste, mais pratique, nonobstant : que Paris imite simplement ce qui se fait dans un grand nombre de villes de province et ce sera un progrès — à tous les points de vue — surtout à celui de l’enseignement populaire, car cela sera la permanente et impérative leçon de choses qui portera ses fruits, n’en doutez pas.

Exemple : confectionnez vos plaques bleues, messieurs les conseillers municipaux, de la manière suivante :

RUE ALEXANDRE DUMAS

Romancier français

1803-1870

AVENUE VICTOR HUGO

Poète français

1802-1885

Les deux dates indiqueront les années de la naissance et de la mort. Voulez-vous un autre exemple :

AVENUE DE L’ALMA

Victoire des Français sur les Russes

20 septembre 1854

Avec ce procédé si simple, messieurs du Conseil municipal et vous, monsieur le Préfet de la Seine, croyez-moi, vous instruirez notre brave jeunesse parisienne, vous lui apprendrez le culte des grands hommes, vous lui ferez sucer en venant au monde l’amour de la patrie, à son insu, en courant le matin à l’atelier ou à l’école et cela vaudra infiniment mieux, sera infiniment plus pratique et plus patriotique que d’exalter le nom d’un philosophe prussien ou d’un marchand de moutarde, dont le seul titre est d’être devenu millionnaire sur le dos de ses malheureux ouvriers, qu’il a fait turbiner toute leur vie comme des nègres, pour arriver plus promptement à l’édification de sa scandaleuse fortune.