Le Rempart

Pétrus Borel (1809–1859)

Donnez-moi votre main, asseyons-nous, ma belle,Sur ces palis rompus ; tiens, vois la citadelleAu milieu des ravins ainsi qu’un bloc géant ;De l’antique Babel on dirait une marche,Ou, captive aux sommets des montagnes, une archeFatiguant de son poids l’univers océan.

Des qui vive ! lointains, des cliquetis, écoute,Entends-tu ces clameurs du fort à la redoute ?

Là, des casques mouvants, des forêts de mousquets,La herse qui gémit, le bruit des huisseries :On dirait le donjon semé de pierreries,À ces feux plus nombreux qu’en de royaux banquets.

Tu vois, je t’obéis : de mon indifférenceEs-tu contente assez ? Pour moi, quelle souffrance !Être seul avec toi sans t’accabler d’amours !Non, non, ça ne se peut, tu m’apparais trop belle,Adieu tous mes serments ; l’amitié fraternelleN’est point faite pour nous : va, je brûle toujours !

Oh ! que tu es enfant ! Respecter des sottisesEt de fats préjugés ; te courber aux bêtisesD’un monde qui nous hait, et qui fait des vertusDont rougirait ton Dieu ! Crois-tu de la natureLa voix folle et trompeuse ? Oh ! cesse ma torture,Si tu ne veux régner sur des murs abattus.

Or cet amour auquel tu te montres revêche,En toi tout le décèle et tout en toi le prêche ;Le galbe de ton sein, ton regard souriant,Ton pas vite et léger, ou ta molle paresse,Ton organe suave et ta main qui caresse…Tout force à raffolir le plus insouciant.

Avant nous, des amants, qui, sur l’herbe discrète,Ont passé plus heureux, sais-tu le nom ? coquette !Qui leur dira le tien ? ce lieu ne trahit pas !Tu pleures maintenant : oh ! délirante ivresse !Que ton silence est doux à mon cœur qui s’oppresse ;J’étouffe de plaisir dans l’anneau de tes bras !

Toi, qui fus si longtemps écho de mon supplice,Nuit ! prolonge pour moi cette nuit, ce délice.Que nos tourments sont longs, que nos bonheurs sont courts !Oui ! je la bénirais, j’embrasserais la bombeQui viendrait nous tuer et creuser notre tombe.Mais la mort est pour moi sans glaive et sans secours !