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Pétrus Borel (1809–1859)

Rapsodies

Hautain, audacieux, conseiller de soi-même,Et d’un cœur obstiné se heurte à ce qu’il aime

Vous, dont les censures s’étendentDessus les ouvrages de tous,Ce livre se moque de vous.

Hautain, audacieux, conseiller de soi-même,Et d’un cœur obstiné se heurte à ce qu’il aime

Vous, dont les censures s’étendentDessus les ouvrages de tous,Ce livre se moque de vous.

Voici, je m’en vais faire une chose nouvellequi viendra en avant ; et les bêtes des champs, lesdragons et les chats-huants me glorifieront.

Quand ton Petrus ou ton PierreN’avait pas même une pierrePour se poser, l’œil tari,Un clou sur un mur avarePour suspendre sa guitare,Tu me donnas un abri.

Tu me dis : — Viens, mon rhapsode,Viens chez moi finir ton ode ;Car ton ciel n’est pas d’azur,Ainsi que le ciel d’Homère,Ou du provençal trouvère ;L’air est froid, le sol est dur.

Paris n’a point de bocage,Viens donc, je t’ouvre ma cage,Où, pauvre, gaiement je vis ;Viens, l’amitié nous rassemble,Nous partagerons, ensemble,Quelques grains de chenevis. —

Tout bas, mon âme honteuseBénissait ta voix flatteuseQui caressait son malheur ;Car toi seul, au sort austèreQui m’accablait solitaire,Léon, tu donnas un pleur.

Quoi ! ma franchise te blesse ?Voudrais-tu que, par faiblesse,On voilât sa pauvreté ?Non, non, nouveau Malfilâtre,

Je veux, au siècle parâtre,Étaler ma nudité !

Je le veux, afin qu’on sacheQue je ne suis point un lâche,Car j’ai deux parts de douleurÀ ce banquet de la terre ;Car, bien jeune, la misèreN’a pu briser ma verdeur.

Je le veux, afin qu’on sacheQue je n’ai que ma moustache,Ma chanson et puis mon cœur,Qui se rit de la détresse ;Et que mon âme maîtresseContre tout surgit vainqueur.

Je le veux, afin qu’on sache,Que, sans toge et sans rondache,Ni chancelier, ni baron,Je ne suis point gentilhomme,Ni commis à maigre sommeParodiant lord Byron.

À la cour, dans ses orgies,Je n’ai point fait d’élégies,

Point d’hymne à la déité ;Sur le flanc d’une duchesse,Barbottant dans la richesseDe lai sur ma pauvreté.

Il dort, mon Bénoni, bien moins souffrant sans doute,C’est le premier sommeil qu’aussi longtemps il goûte ;Il dort depuis hier que, le regard terni,Dans sa débile main il a serré la mienne,Disant : Vous m’aimez tous ! maintenant qu’elle vienne !…

Il dort, mon Bénoni !

Il dort, mon Bénoni ! viens le voir, il repose ;Marche bien doucement, car le bruit l’indispose.Viens le voir au salon d’où chacun s’est banni ;Parlons bas, parlons bas, s’il allait nous entendre,S’éveiller pour souffrir, son sommeil est si tendre !

Il dort, mon Bénoni !

Il dort, mon Bénoni ! de ta main inquièteRelève ces rideaux ; oh ! regarde sa tête,Vois ses grands yeux fermés, son front moins rembruni,Le calme de ses traits ;… tiens, le vois-tu sourire ?Un doux rêve l’occupe, écoutons :… il soupire…

Il dort, mon Bénoni !

Il dort, mon Bénoni ! quoi ! méchant, tu l’appelles ?Laisse-le dans sa paix ; tu trembles, tu chancelles,Tu l’embrasses, tu prends son bras qui m’a béni !Ne le réveille pas… D’où naissent tes alarmes ?Je vais pleurer aussi, si tu verses des larmes ?

Il dort, mon Bénoni !

— Il dort, ton Bénoni !… Douce erreur que j’envie !Pauvre enfant !… ignorant le secret de la vie,Son jour mélancolique avant l’heure a fini ;Son âme avait brisé son corps par la pensée,Et sans être comprise aux cieux elle est passée !

Il dort, ton Bénoni !

Mais enfin le matelot crie :Terre ! terre ! là-bas, voyez !…

Jean, mon vieux matelot, nous touchons : France ! France !Cet air, de nos longs cours, emporte la souffrance.Jean, serait-ce une erreur ?Vois-tu, dans la vapeur qui nous cache la grève,Vois-tu là-bas flotter ? … Non, ce n’est point un rêve :Il vit, notre Empereur !

Jean, embrasse-moi donc !… Tu ris et tu m’assuresPar tes gros pleurs joyeux, serre moins mes blessures ;Sens-tu battre ce cœur ?

Heureux ! le serviteur à qui Dieu peut permettre,Après quinze ans d’exil, de revoir son vieux maître :Il vit, notre Empereur !

Jean, que simple on était de croire à cette perte :J’étais bien sûr qu’enfin, de son île déserte,Loin des rois la terreur !Un jour il reviendrait debout, la lame nue,Éveiller ses Français avec sa voix connue :Il vit, notre Empereur !

Jean, que simple on était de croire que cet hommeQui se sacra lui-même avec la main de Rome,Et qui s’assit, vainqueur,Déjouant le poignard, riant aux anarchies,Sur le trône détruit des vieilles monarchies : —Il vit, notre Empereur !

Jean, que simple on était ! croire que l’homme austèreQui d’un geste, dix ans, a foudroyé la terre,Mourrait comme un pasteur ;N’entend-on pas le brick qui s’entr’ouvre et qui lutte,Ou le cri du rocher qui s’écrase en sa chute ?…Il vit, notre Empereur !

Jean, comme nous un jour, s’il doit quitter ce monde,Le globe sentira la secousse profonde,

Jetant une clameur :Comme à la mort du Christ, prodiges sans exemple,Déchireront la terre et le voile du Temple !Il vit, notre Empereur !

Jean, cargue le pennon, pavillon qu’on abhorre,Attachons à ces mâts ce flottant météoreQu’envoie un ciel vengeur !À sa vue, ébloui, l’ossifrague s’arrête ;Et la vague en respect semble incliner sa tête :Il vit, notre Empereur !…

Jean, tout comme un obus mon cœur en joie éclate.Qu’il est beau, comme il flotte, azur ! blanc ! écarlate !Le drapeau rédempteur,Qui de son long tissu, mortuaire enveloppe,Emmaillota les rois, emmantela l’Europe !Il vit, notre Empereur !…

Jean, cours aux canonnière, dis-leur que la patrieA secoué le joug, que notre artillerieDoit tonner ce bonheur !Que tribord et bâbord lancent vingt fois leur foudre !Dieu ! que de patients ce jour-là doit absoudre ! !…Il vit, notre Empereur !

Jean, quel est donc ce cri que, là-bas sur la plage,La foule a cent fois répété ?Est-ce Napoléon ? — Non, dans ces cris de rage,Je n’entends rien que : Liberté. —Cependant, couronnant le chef de la bannière,C’est bien un aigle que je vois ?Oui ! l’aigle impérial enserrant le tonnerre !…— Pardon, mon commandant, c’est le vieux coq gaulois !

À ces mots, sur le pont, on voit le capitainePâlir et reculer ;Et les deux vétérans, la mine moins hautaine,Se regardent sans se parler.Plus surpris et défaits que dans la nuit fatale,Et, dans son fol enivrement,Une fille qui croit accoler son amant,Et qui baise au front sa rivale.

Je ne puis l’oster de mon âme,Non plus que vous y recevoir.

Ah ! ne m’accusez pas d’être froid, insensible ;D’avoir l’œil dédaigneux, le rire d’un méchant ;D’avoir un cœur de bronze à tout inaccessible ;D’avoir l’âme fermée au plus tendre penchant.Vous me devinez peu malgré votre science :Croyez moins désormais à cette insouciance,J’aime, et d’un amour vif ; j’en fais l’aveu touchant.

J’aime, en un manoir sombre et carlovingiaque,Sillonné vers le soir par de rouges éclairs,Seul, au balcon hardi, d’un luth élégiaque,Éveiller des accords frémissants dans les airs.

Caché, j’aime à compter les baisers d’une amante ;À contempler le ciel dans une onde dormante,Et la lune bercée argentant des flots clairs.

J’aime de cent chasseurs voir la tourbe effrayante ;La voix rauque des cors tonnant au fond des bois ;Le hahé des valets à la meute aboyante ;Puis l’hallali joyeux, les déchirants abois.Puis, j’aime voir après, quand le soleil décline,Quelques bons montagnards, au pied de la colline,Naïvement danser aux chansons d’un hautbois.

J’aime à brûler parfois l’oliban et la manne ;À savourer aux champs le parfum d’une fleur.J’aime nonchalamment, sur la molle ottomane,M’étendre, demi-nu, quand darde la chaleur ;Prolonger jusqu’au soir la sieste favorite ;Fumer le calumet, l’odorant cigarite,Et d’un thé délicat égayer ma douleur.

J’aime à bouleverser une bibliothèque,Fouiller un chroniqueur qu’on a laissé moisir,Déchiffrer un latin, quelque vieille ode grecque,Essayer un rondeau, peindre un ange à loisir ;Puis surtout, d’un festin l’enivrante magie,

L’impudeur effrontée assise en une orgie,Où s’affaisse mon corps sous le poids du plaisir.

J’aime enfin chevaucher dans les bois, les campagnes,Sur mon prompt alezan par une nuit d’été.J’aime des cris de guerre éveillant les montagnes ;J’aime enfin l’incendie, horrible volupté !Écraser un tyran sous sa lourde oriflamme !Au sang de l’étranger retremper une lame,La lui briser au cœur, en criant liberté !

Ah ! ne m’accusez pas d’être froid, insensible,D’avoir l’œil dédaigneux, le rire d’un méchant ;D’avoir un cœur de bronze à tout inaccessible,D’avoir l’âme fermée au plus tendre penchant.Vous me devinez peu malgré votre science :Croyez moins désormais à cette insouciance,J’aime, et d’un amour vif ; j’en fais l’aveu touchant.

Dors, mon bon poignard, dors, vieux compagnon fidèle,Dors, bercé dans ma main, patriote trésor !Tu dois être bien las ? sur toi le sang ruissèle,Et du choc de cent coups ta lame vibre encor !

Je suis content de toi, tu comprends bien mon âme,Tu guettes ses désirs ; quand mon bras assassinTe pousse, en l’air traçant une courbe de flamme,Tu vas à la victime et lui cribles le sein.

Dors, mon bon poignard, dors, vieux compagnon fidèle,Dors, bercé dans ma main, patriote trésor !Tu dois être bien las ? sur toi le sang ruissèle,Et du choc de cent coups ta lame vibre encor !

Aujourd’hui, ta vengeance est nourrie ; une proieA roulé devant toi sur la place… est-ce pas ?C’est bonheur de frapper un tyran ? et, de joieCrier entre ses os, d’y clouer le trépas !

Dors, mon bon poignard, dors, vieux compagnon fidèle,Dors ! bercé dans ma main, patriote trésor !Tu dois être bien las ? sur toi le sang ruissèle,Et du choc de cent coups ta lame vibre encor !

La mort d’un oppresseur, va, ne peut être un crime :On m’enchaîna petit, grand j’ai rompu mes fers.Le peuple a son réveil ; malheur à qui l’opprime !Il mesure sa haine au joug, aux maux soufferts.

Dors, mon bon poignard, dors, vieux compagnon fidèle,Dors, bercé dans ma main, patriote trésor !Tu dois être bien las ! sur toi le sang ruissèle,Et du choc de cent coups ta lame vibre encor !

Tiens ! vois-tu ce bonnet penché sur ma crinière ?Dans le sang d’un espion trois fois je l’ai jeté :

Sa pourpre me sourit ; qu’il soit notre bannière !Qu’il soit le casque saint de notre Déité !

Dors, mon bon poignard, dors, vieux compagnon fidèle,Dors, bercé dans ma main, patriote trésor !Tu dois être bien las ? sur toi le sang ruissèle,Et du choc de cent coups ta lame vibre encor !

Suspendue à mon flanc, bien aimée estocade,Toujours tu sonneras… je baise ton acier !Et, d’opimes joyaux, même dans la décade,Couverte tu seras comme un riche coursier.

Dors, mon bon poignard, dors, vieux compagnon fidèle,Dors, bercé dans ma main, patriote trésor !Tu dois être bien las ? sur toi le sang ruissèle,Et du choc de cent coups ta lame vibre encor !

… Enfin au cimetière,Un soir d’automne, sombre et grisâtre, une bièreFut apportée !…

Tu m’avais dit : Au soir fidèleQuand reparaît le bûcheron ;Quand, penché sur son escabelle,Au sein de sa famille en rond,Il partage dans sa misère,Triste gain de sa peine amère,Un peu de pain à ses enfants,Qu’au loin l’ambition n’entraîne,Et dont nul proscrit par la haine,Ne manque à ses embrassements.

Tu m’avais dit : Toi, que j’adore !Tout bas avec ta douce voix.

Du beffroi, quand l’airain sonoreDans l’air bourdonnera sept fois ;Quand sous l’arc du jubé gothique,Le curé d’une main rustiqueAura balancé l’encensoir ;Quand, sous la lampe vacillante,Des vieilles la voix chevrottanteTremblottera l’hymne du soir.

Tu m’avais dit : Viens à cette heure ;Longe le mur des templiers,Longe encor la sombre demeureAssise sous les peupliers ;Puis, glisse-toi dans la presqu’îleQui penche sur le lac mobile,Son front vert, battu des autans,Vers ce saule, pâle fantôme,Sortant du rocher comme un gnomeCourbé sous de longs cheveux blancs.

Tu m’avais dit… Mais qui t’enchaîne ?…Fatal penser qui vient s’offrir !…Enfer ! si ta peine est ma peine,

Qu’en ce moment tu dois souffrir !Pour chasser l’ennui de l’attente,Pour endormir mon âme ardente.Et pour recevoir tes attraits ;Je fais de ces fleurs que tu cueilles,Du martagon aux larges feuilles,Un lit de repos sous ce dais.

Tu m’avais dit… le temps se passe,En vain j’attends, tu ne viens pas ;Et la lune sur ma cuirasseBrille et pourrait guider tes pas ;Peut-être un rival ?… Infidelle ! —Il dit : S’éloigne, vient, chancelle,Faisant sonner ses éperons ;Et de rage et d’impatienceIl fouille le sol de sa lance,Et va, poignardant de vieux troncs.

Soudain, il voit une lumièreQui vers le manoir passe et fuit ;Un cercueil entre au cimetière,Un blanc cercueil. — Eh ! qui le suit ?Horreur ! eh ! n’est-ce pas ton pèreQui hurle ainsi, se traîne à terre ?…Je t’accusais !… tiens, à genoux :

Poignard que mon sang damasquineFrappe, déchire ma poitrine !…Je te rejoins au rendez-vous !!!

Bronze charmant donnant d’amour la fièvre,Verte émeraude où luit une beauté,Un ange, Iseult, au regard attristé ;Oh ! laissez-moi vous presser sur ma lèvre,

Laissez-moi cette volupté !

Volupté chaste, et la seule où j’aspire ;Car de mon doigt je n’oserais toucherSi belle enfant, peur de l’effaroucher ;Je la contemple, ivre de son empire,

Comme un pèlerin un clocher.

Tant sa beauté sur mon âme est puissante,Tant à son air mon cœur est épuré,

Tant pour ma bouche elle est vase sacré,Tant je révère une fleur languissante

Qui penche à son matin doré.

Jamais pistil n’eut plus belle corolle ! —Livre ton âme a la sécurité ;Pour le tombeau laisse ta piété ;Console-toi, toi, dont l’aspect console,

Assez longue est l’éternité.

Reste avec nous ! que ton exil s’achèveSombre, mais pur, ange au ciel attendu !Va, dans la foule, un ami t’est rendu,Il te comprend, raconte-lui ton rêve ;

Qu’il guide ton pas éperdu.

Plus avec toi de solitude fade,Portrait divin ! car un portrait aimé,C’est une amie au langage embaumé,C’est pour mon cœur suave sérénade

Que berce un vent tout parfumé.

Qui t’a parfait ? bijou, bronze fragile,Et ce bonheur, qui me l’a fait ?… — c’est Jehan !Ce bon ami, dont l’ébauchoir agileSait éveiller Abélard de l’argile,Hugo, Calvin, Esmeralda, Roland,

En dépit d’Homère et Virgile.

Toujours un vent de feu sous son haleine active,Prend plaisir à courber mon âme convulsive.

Comme une louve ayant fait chasse vaine,Grinçant les dents, s’en va par le chemin ;Je vais, hagard, tout chargé de ma peine,Seul avec moi, nulle main dans ma main ;Pas une voix qui me dise : À demain.

Pourtant bout en mon sein la sève de la vie ;Femmes ! mon pauvre cœur est pourtant bien aimant,J’ai vingt ans, je suis beau, je devrais faire envie,J’aurais dû plaire au moins, moi, si courtois amant ;Toutes m’ont repoussé… Fatal isolement !

Ce long tourment me ronge et me déchire,M’abîme entier ! Que le sort m’est cruel !Même aujourd’hui, riant de mon délire,Pour retremper mon âme dans le fiel,Il m’a fait voir un jeune ange du ciel.

Ah ! quel air ravissant, quelle voix langoureuse !Sur ses pas gracieux j’aspirais le bonheur.Je baisais son manteau d’une bouche amoureuse ;Puis, ivre du parfum que jetait cette fleur,Je sentais lentement s’épanouir mon cœur.

Que cet instant fut court ! hélas ! qu’horribleFut mon réveil ! je la cherchais en vainDe mon regard dévorant et terrible,Elle avait fui… Rends-la moi, ciel d’airain !Jette à mon cœur cette proie… il a faim !…

Mon dépit, ma fureur bouleversent mon âme ;À mes désirs lascifs je voudrais tout plier :Égaré par mes sens, j’irais… ah ! c’est infâme !Arracher une femme au bras d’un cavalier,J’arracherais !… mais, non, je ne puis m’oublier !

Désirs poignants, silence ! il faut vous taire.De feux en vain je me sens embrasé,Allons gémir sur mon lit solitaire ;

Baigné de pleurs mon corps est épuisé :À ce combat tout mon cœur s’est brisé !

Ma jeunesse me pèse et devient importune !Ah ! que n’ai-je du moins le calme d’un vieillard.Qu’ai-je à faire ici-bas ?… traîner dans l’infortune ;Lâche, rompons nos fers !… ou plus tôt ou plus tard.— Mes pistolets sont là… déjouons le hasard ! ! !

Oiseaux ! oiseaux que j’envieVotre sort et votre vie !

Votre gentil gouvernail,Votre infidèle pennage,Découpé sur le nuage,Votre bruyant éventail.

Oiseaux ! oiseaux ! que j’envieVotre sort et votre vie !

Vos jeux, aux portes du ciel ;Votre voix sans broderie,Écho d’une autre patrie,Où notre bouche est sans fiel.

Oiseaux ! oiseaux ! que j’envieVotre sort et votre vie !

Sans besoin et sans arroi ;Sans ambition qui ronge ;Sans bastille où l’on vous plonge ;Sans archevêque et sans roi !

Oiseaux ! oiseaux ! que j’envieVotre sort et votre vie !

Sans nobles, sans conquérants ;Sans juges à cœur aride ;Sans famille qui vous bride ;Et sans héritiers riants !

Oiseaux ! oiseaux ! que j’envieVotre sort et votre vie !

Sans honteuse volupté ;Sans conjugaux esclavages ;Francs ! volontaires ! sauvages !Vive votre liberté ! ! !

Oiseaux ! oiseaux ! que j’envieVotre sort et votre vie !

Le maestral soufflait : la voûte purpurineBrillait de mille feux comme une aventurine ;Sur le bord expirait le chant des gondoliers ;Un silence de mort planait sur ces campagnes.Parfois, on entendait bien loin, dans les montagnes,Les sifflements des bandouliers.

La mer était houleuse ; et la vague plaintiveSe berçait, et rampait, et saluait la rive,Comme ces flots de rois, tous abreuvés de fiel,Saluaient le soldat fils de ce roc sauvage.

— Un barde aurait pu dire au repos de la plage :Que la terre écoutait le ciel !

L’horizon s’appuyait sur l’immense murailleDe colline, de mont, de rocher, de rocaille,Qui sur la Corse au loin s’étend comme un géant,Depuis Bonifacio veillant sur la SardaigneJusques à la Bastia qui dans la mer se baigne,Et lève aux cieux un front d’argent.

Tout dormait, se taisait : assis sur une pierre,Auprès du seuil étroit de sa basse chaumière,Un vigoureux chasseur, Viterbi le vieillard,Homme doux dont le bras ne poignarda personneEt dont la chevelure en blanchissant rayonneSous son bonnet de montagnard.

Avant d’entrer au lit, en ce lieu solitaire,Courbé sur son mousquet, les yeux fichés en terre,Il aspirait du soir l’air pur vivifiant ;Quand un éclair lointain jetait sa large flamme,Comme un enfant à Dieu recommandant son âme,Il signait son front suppliant.

Tout à coup, il entend, se lève, écoute encore :C’était un bruit de pas sur le chemin sonore.— Qui vive ! garde à vous ! répondez ! — Un Français !

Un ami ! — Malheureux ! si tard en cette gorge,Sans armes ! l’étranger, veux-tu que l’on t’égorge ?Est-ce la mort que tu cherchais ? —

— Je suis un jeune peintre, et, sans inquiétude,Je revenais du val où je fais une étude ;Signer, je suis Français et non point étranger,Je revenais sans peur ; la nuit rien ne m’arrête ;Portant sous mon manteau pour tout bien ma palette,Mon escarcelle est sans danger ! —

— Sais-tu bien que le Corse a soif de la vengeance,Et non pas soif de l’or ? Malheur à qui l’offense !Si ta mort est jurée, il comptera tes pas ;S’il le faut dans les bois, ainsi qu’une hyène,Un mois il attendra que sa victime viennePour se ruer sur son trépas.

Puisque sans armes, seul, par cette route sombreTu marches, chante au moins, car peut-être dans l’ombreTu pourrais pour un autre être pris des brigands ;Marche en chantant ces airs que mon âme aguerrieA ton âge aimait tant, ces airs de ta patrie,Hymnes funèbres des tyrans ? —

Jeune, on ne saurait craindre, on rit de la prudence ;Les avis d’un vieillard sont traités de démence :

Le cœur bouillant de vie est si peu soucieux !Aussi ce jeune peintre, à ce que l’on raconte,En souriait tout bas, n’en tenant aucun compte,Et s’éloigna silencieux.

Mais tout près d’Oletta sa peur est éveillée :Il entend quelque bruit. C’est, dit-il, la feuillée.Mais une lame a lui parmi les oliviers ?…Suis-je enfant de trembler ! c’est un follet qui passe,Et ce long frôlement, et ce bruit de voix basse,C’est le murmure des viviers. —

À peine replongé dans quelque rêverie,Il tomba sous le plomb d’une mousqueterie.À son cri déchirant répond un rire affreux ;Puis un homme accouru l’achève avec furie. —Enfer ! qu’ai-je donc fait ? je me trompe de vie !Ce n’est pas Viterbi le vieux ! —

La rage dans le cœur, il brise son épée,Et disparaît soudain sous la roche escarpée…Le passant matinal ne vit le lendemain,Qu’un manteau teint de sang, des lambeaux de peinture,Des ossements rongés, effroyable pâture !Un crâne épars sur le chemin.

Son joyeux, importun, d’un clavecin sonore,Parle, que me veux-tu ?Viens-tu, dans mon grenier, pour insulter encoreÀ ce cœur abattu ?Son joyeux, ne viens plus ; verse à d’autres l’ivresse ;Leur vie est un festinQue je n’ai point troublé ; tu troubles ma détresse,Mon râle clandestin !

Indiscret, d’où viens-tu ? Sans doute une main blanche,Un beau doigt prisonnierDans de riches joyaux a frappé sur ton ancheD’ivoire et d’ébénier.

Accompagnerais-tu d’une enfant angéliqueLa timide leçon ?Si le rhythme est bien sombre et l’air mélancolique,Trahis-moi sa chanson.

Non : j’entends les pas sourds d’une foule ameutée,Dans un salon étroitElle vogue en tournant par la valse exaltéeEbranlant mur et toit.Au dehors bruits confus, cris, chevaux qui hennissent,Fleurs, esclaves, flambeaux.Le riche épand sa joie, et les pauvres gémissent,Honteux sous leurs lambeaux !

Autour de moi ce n’est que palais, joie immonde,Biens, somptueuses nuits.Avenir, gloire, honneurs : au milieu de ce mondePauvre et souffrant je suis,Comme entouré des grands, du roi, du saint office,Sur le quémadero,Tous en pompe assemblés pour humer un supplice,Un juif au brazero !

Car tout m’accable enfin ; néant, misère, envieVont morcelant mes jours !Mes amours brochaient d’or le crêpe de ma vie ;

Désormais plus d’amours.Pauvre fille ! C’est moi qui t’avais entraînéeAu sentier de douleur ;Mais d’un poison plus fort avant qu’il t’ait fanéeTu tuas le malheur !

Eh ! Moi, plus qu’un enfant, capon, flasque, gavache,De ce fer acéréJe ne déchire pas avec ce bras trop lâcheMon poitrail ulcéré !Je rumine mes maux : son ombre est poursuivieD’un geindre coutumier.Qui donc me rend si veule et m’enchaîne à la vie ?…Pauvre Job au fumier !

…Votre amitié, madame !À moi votre amitié…

Allez-vous-en, monsieur, la nuit est avancée,La lune à notre ciel s’est soudain éclipsée ;Allez-vous-en, j’ai peur, le chemin est désert.Pourquoi rester encor ? Pars, va-t-en, à quoi sert ?…Oh ! ne m’accable plus de ce baiser frivole,Où notre amour renaît, où l’amitié s’envole ;J’y puise trop de feu ; tu manque à ton serment ;Tu devais être ami, te voilà presque amant !Pars, va-t-en, il est tard ! — Non, non, ce ne peut être,Car mon être embrasé veut avoir un autre être ;Car longtemps j’attendis ; ne dis plus a demain.

Tu me livres ton front, ton beau col et ta main,Puis il faut que, le cœur plein d’ardeur et de joie,Je caresse en enfant cette robe de soie :Non, ce n’est plus assez, non, je voudrais ton corps,Je le voudrais entier !… Vainement tu me mords.Point de cris, point de pleurs. — Monstre ! — Belle maîtresse :Rien que des pleurs de joie et des râles d’ivresse !…

Les grand’s forêts renouveléesLa solitude des valléesClôses d’effroy tout à l’entour !

Sous le soleil torride au beau pays créole,Où l’Africain se courbe au bambou de l’Anglais,Encontre l’ouragan, le palmier qui s’étioleAux bras d’une liane unit son bois épais.

En nos antiques bois, le gui, saint parasite,Au giron d’une yeuse et s’assied et s’endort ;Mêlant sa fragile herbe, et subissant le sortDu tronc religieux qui des autans l’abrite.

Gui ! liane ! palmier ! mon âme vous envie !Mon cœur voudrait un lierre et s’enlacer à lui.Pour passer mollement le gué de cette vie,Je demande une femme, une amie, un appui !

— Un ange d’ici-bas ?… une fleur, une femme ?…Barde, viens, et choisis dans ce folâtre essaimTournoyant au rondeau d’un preste clavecin. —Non ; mon cœur veut un cœur qui comprenne son âme.

Ce n’est point au théâtre, aux fêtes, qu’est la filleQui pourrait sur ma vie épancher le bonheur :C’est aux champs, vers le soir, groupée en sa mantille,Un Werther à la main sous le saule pleureur.

Ce n’est point une brune aux cils noirs, l’air moresque ;C’est un cygne indolent ; une Ondine aux yeux bleusAussi grands qu’une amande, et mourants, soucieux ;Ainsi qu’en réfléchit le rivage tudesque.

Quand viendra cette fée ? — En vain ma voix l’appelle ! —Apporter ses printemps à mon cœur isolé.Pourtant jusqu’aux cyprès je lui serais fidèle !Sur la plage toujours resterai-je esseulé ?

Sur mon toit le moineau dort avec sa compagne ;

Ma cavale au coursier a donné ses amours.Seul, moi, dans cet esquif, que nul être accompagne,Sur le torrent fougueux je vois passer mes jours.

Non ! rendez-moi mon bachelet ;Mon humble cœur est son varlet !

Sèche tes pleurs, fille adorée.Tu peux puiser dans mon trésor ;Veux-tu briller à la vesprée ?Prends tous ces velours et cet or !

Non ! rendez-moi mon bachelet ;Mon humble cœur est son varlet !

Peux-tu préférer, ô ma fille !Ce tant pauvret à d’Archambault,Dont l’estoc près du trône brille,Et qui même au roi parle haut.

Non ! rendez-moi mon bachelet ;Mon humble cœur est son varlet !

Il a trois châteaux en Touraine,Deux dans le Rhône se mirant.Tu serais grande suzeraine,Tu brillerais au premier rang.

Non ! rendez-moi mon bachelet ;Mon humble cœur est son varlet !

On te rendra partout hommage,Partout ! comme on le fait au roi,Les vassaux baiseront la plageOù passera ton palefroi.

Non ! rendez-moi mon bachelet ;Mon humble cœur est son varlet !

Ainsi, tu brave honneurs, famille,D’Archambault, mes vœux !… sans détour,Écuyers ! qu’on traîne ma filleAux oubliettes de la tour !

Non ! rendez-moi mon bachelet ;Mon humble cœur est son varlet !

Donnez-moi votre main, asseyons-nous, ma belle,Sur ces palis rompus ; tiens, vois la citadelleAu milieu des ravins ainsi qu’un bloc géant ;De l’antique Babel on dirait une marche,Ou, captive aux sommets des montagnes, une archeFatiguant de son poids l’univers océan.

Des qui vive ! lointains, des cliquetis, écoute,Entends-tu ces clameurs du fort à la redoute ?

Là, des casques mouvants, des forêts de mousquets,La herse qui gémit, le bruit des huisseries :On dirait le donjon semé de pierreries,À ces feux plus nombreux qu’en de royaux banquets.

Tu vois, je t’obéis : de mon indifférenceEs-tu contente assez ? Pour moi, quelle souffrance !Être seul avec toi sans t’accabler d’amours !Non, non, ça ne se peut, tu m’apparais trop belle,Adieu tous mes serments ; l’amitié fraternelleN’est point faite pour nous : va, je brûle toujours !

Oh ! que tu es enfant ! Respecter des sottisesEt de fats préjugés ; te courber aux bêtisesD’un monde qui nous hait, et qui fait des vertusDont rougirait ton Dieu ! Crois-tu de la natureLa voix folle et trompeuse ? Oh ! cesse ma torture,Si tu ne veux régner sur des murs abattus.

Or cet amour auquel tu te montres revêche,En toi tout le décèle et tout en toi le prêche ;Le galbe de ton sein, ton regard souriant,Ton pas vite et léger, ou ta molle paresse,Ton organe suave et ta main qui caresse…Tout force à raffolir le plus insouciant.

Avant nous, des amants, qui, sur l’herbe discrète,Ont passé plus heureux, sais-tu le nom ? coquette !Qui leur dira le tien ? ce lieu ne trahit pas !Tu pleures maintenant : oh ! délirante ivresse !Que ton silence est doux à mon cœur qui s’oppresse ;J’étouffe de plaisir dans l’anneau de tes bras !

Toi, qui fus si longtemps écho de mon supplice,Nuit ! prolonge pour moi cette nuit, ce délice.Que nos tourments sont longs, que nos bonheurs sont courts !Oui ! je la bénirais, j’embrasserais la bombeQui viendrait nous tuer et creuser notre tombe.Mais la mort est pour moi sans glaive et sans secours !

La mort sert de morale aux fables de la vie.La vie est un champ clos de milliaires semé,Où souvent le champion se brise tout arméÀ l’unième… Or, voilà le destin que j’envie !Le monde est une mer où l’humble caboteur,Pauvre, va se traînant du cirque au promontoire ;Où le hardi forban croise sous l’équateur,Gorgé du sang du faible, et d’or expiatoire. —Mort, suprême bourreau !… non, plutôt vide, rien,Basse fosse où tout va… mort sourde au cri du lâche !Tous les êtres sont pairs devant ta juste hache,L’homme et le chien !

Tous, oui ! tous, du grand œuvre, œuvre faible et pâture :Du détriment jaillit la reproductionQui si tôt s’achemine à la destruction. —Naître, souffrir, mourir, c’est tout dans la natureCe que l’homme perçoit ; car elle est un bouquinQu’on ne peut déchiffrer ; un manuscrit arabeAux mains d’un muletier : hors le titre et la fin,Il n’interprète rien, rien, pas une syllabe. —On dit l’homme, ici-bas, pèlerin aspirant :Soit ! mais quelle est sa Mecque ou bien son Compostelle ?Les cieux ?… auberge ouverte à son âme immortelle…Non ! le néant !

Autour de moi voyez la foule sourcilleuseS’ameuter, du néant son haut cœur est marri. —Dites de ce vieux chêne où va le tronc pourri ? —Poudre grossir la glèbe. — Et vous, souche orgueilleuse !Un ogre appelé Dieu vous garde un autre sort !Moins de prétentions, allons, race servile,Peut-être avant longtemps, votre tête de mortServira de jouet aux enfants par la ville !…Peu vous importe, au fait, votre vil ossement ;Qu’on le traîne au bourbier, qu’on le frappe et l’écorne…Il renaîtra tout neuf, quand sonnera la corneDu jugement !

Ce désert étouffant est donc infranchissable ?…

Voilà bientôt deux nuits que j’ai quitté les bords ;

De l’aube à l’Occident je marche, et n’en suis hors.

Mes deux pieds lourdement s’enfoncent dans le sable,

Et mon bambou se rompt sous le poids de mon corps.

Harassé, je m’assieds, mourant et solitaire,

Ainsi qu’une ombre errante aux débris d’un château.

Rien ! pas un seul carbet sur ce vaste plateau.

D’un stupide regard je mesure la terre,

Qui se déploie au loin comme un large manteau.

Rien, que ma soif et moi : quel horrible silence !

Je n’entends que mon râle et le bruit de mon cœur.

Je penche, je faiblis courbé par la douleur.

Dieu ! que l’homme est piteux en un désert immense !

Dieu ! que l’homme est débile au souffle du malheur !

Blasphème, aventurier, pleure, et te désespère,

Au réveil trop cruel d’un trop court songe d’or…

Mon sort est mérité, peut être pire encor ;

Dans la tombe en partant j’ai poussé mon vieux père :

Je voulais l’opulence, et j’embrasse la mort.

Là dans ce sentier creux, promenoir solitaireDe mon clandestin mal,Je viens tout souffreteux, et je me couche à terreComme un brute animal.Je viens couver ma faim, la tête sur la pierre,Appeler le sommeil,Pour étancher un peu ma brûlante paupière ;Je viens user mon écot de soleil !

Là-bas dans la cité, l’avarice sordideDes chefs sur tout champart :Au mouton-peuple on vend le soleil et le vide ;J’ai payé, j’ai ma part !

Mais sur tous, tous égaux devant toi, soleil juste,Tu verses tes rayons,Qui ne sont pas plus doux au front d’un sire auguste,Qu’au sale front d’une gueuse en haillons.

L’un se fait comte au bas d’un madrigal ;Celui-ci, marquis dans un almanach.

J’ai caressé la mort, riant au suicide,Souvent et volontiers quand j’étais plus heureux ;De ma joie ennuyé je la trouvais aride,J’étais las d’un beau ciel et d’un lit amoureux.Le bonheur est pesant, il assoupit notre âme.Il étreint notre cœur d’un cercle étroit de fer ;Du bateau de la vie il amortit la rame ;Il pose son pied lourd sur la flamme d’enfer,Auréole, brûlant sur le front du poëte,Comme au pignon d’un temple un flambeau consacré ;Car du cerveau du barde, arabe cassolette,

Il s’élève un parfum dont l’homme est enivré. —C’est un oiseau, le barde ! il doit rester sauvage :La nuit, sous la ramure, il gazouille son chant :Le canard tout boueux se pavane au rivage,Saluant tout soleil ou levant ou couchant. —C’est un oiseau, le barde ! il doit vieillir austère,Sobre, pauvre, ignoré, farouche, soucieux,Ne chanter pour aucun, et n’avoir rien sur terreQu’une cape trouée, un poignard et les cieux ! —Mais le barde aujourd’hui, c’est une voix de femme,Un habit bien collant, un minois relavé,Un perroquet juché chantonnant pour madame,Dans une cage d’or un canari privé ;C’est un gras merveilleux versant de chaudes larmesSur des maux obligés après un long repas ;Portant un parapluie, et jurant par ses armes ;L’électuaire en main invoquant le trépas,Joyaux, bals, fleurs, cheval, château, fine maîtresse,Sont les matériaux de ses poëmes lourds :Rien pour la pauvreté, rien pour l’humble en détresse ;Toujours les souffletant de ses vers de velours.Par merci ! voilez-nous vos airs autocratiques ;Heureux si vous cueillez les biens à pleins sillons !Mais ne galonnez pas, comme vos domestiques,Vos vers qui font rougir nos fronts ceints de haillons.Eh ! vous de ces soleils, moutonnier parélie !

De cacher vos lambeaux ne prenez tant de soin :Ce n’est qu’à leur abri que l’esprit se délie ;Le barde ne grandit qu’enivré de besoin !

J’ai caressé la mort, riant au suicide,Souvent et volontiers, quand j’étais plus heureux ;Maintenant je la hais, et d’elle suis peureux,Misérable et miné par la faim homicide.

Oh ! que n’ai-je vécu dans le beau moyen âge,Age heureux du poète, âge du troubadour !Quand tout ployait sous l’esclavage,Lui seul n’avait que le servageDe sa lyre et de son amour.

Donc, sous son mantelet emportait sa richesse,Sa lyre qui vibrait pour l’hospitalité ;Et son estramaçon sans cesseDemi-tiré pour sa maîtresse,Brandissant pour sa liberté !

Oh ! que j’aime à rêver, seul, amoureusement,À ma large croisée au vent du soir béante !Libre de tous soucis, dans le vague flottante,Mon, âme alors s’entr’ouvre au plus doux sentiment.Sous les doigts aimantins de ce muet délire,Ma nature s’émeut, vibre comme un lyre !

Là, penché dans les fleurs d’un large abricotier,Dont les rameaux épais attouchent les murailles,De l’astre, roi du jour, j’assiste aux funéraillesQue célèbre au lointain la cloche d’un moutier,

Poursuivant du regard le corbeau, le phalène,Ou le mulet pesant attardé dans la plaine.

Mais surtout nul pinceau ne rendrait mon transport,Quand, parmi les rameaux, quelque sylphide blancheM’apparaît, m’éblouit ! semblant de branche en brancheGlisser comme un oiseau ; quand sa voix, doux accord,Hautbois harmonieux qui lutine et qui joue,Monte comme un parfum et caresse ma joue !

En extase, enivré, je n’ai plus rien d’humain.Sur mon corps allégi mon âme se déborde,Goutte à goutte en rosée ; et, semblable à la cordeD’un théorbe d’argent palpitant sous la mainD’un ange prosterné… sous mes pieds fuit la terre :Je ne suis plus qu’un son ! un reflet ! un mystère !…

Peut-être vous riez tout bas de ce pouvoirSi magique et puissant d’une voix sur mon âme ?Le simple frôlement d’une robe de femmeQui se hâte à la nuit, suffit pour m’émouvoir.Une main à bijoux, une gorge où ruissellentDes perles, des joyaux, me charment, m’ensorcellent !

Ah ! s’il était un cœur ignorant et naïfQui n’ait pas ressenti ces philtres, ces ivresses ?

Qui, n’étant pas blasé par le vin, les maîtresses,Trouve au soleil couchant, un plaisir assez vif…Qu’il vienne ; je l’attends demain : à ma croiséeBientôt il sentira sa jeune âme embrasée.

Laisse-moi, Boulanger, dans ta douleur profondeDescendre tout entier par ses noirs soupiraux ;Laisse immiscer ma rage à ta plainte qui gronde ;Laisse pilorier tes iniques bourreaux ;Laisse-moi sur leur front clouer l’ignominie,Les traîner sur la claie au banc du carrefour,Tribunal plébéien, d’où la fourbe est bannie,Où l’on jette pourvoi des arrêtés de cour !Car il est temps enfin qu’au soleil on flétrisseCes courtisans flairant au cul de tout pouvoir,Ces ouvriers déclins, à la figure actrice,Que la hrbaine et les sous peuvent seuls émouvoir !Détriments de l’Empire, étreignant notre époque,

Qui triture du pied leurs cœurs étroits et secs ;Détriments du passé que le siècle révoque,Fabricateurs à plats de Romains et de Grecs ;Lauréats, à deux mains, retenant leur couronne,Qui, caduque, déchoit de leur front conspué ;Gauchement ameutés, et grinçant sur leur trôneContre un âge puissant qui sur eux a rué.Comme un ours montagnard qui sur les rocs se traîne,Saigneux, frappé de mort, ils voudraient dévorer,Étouffer sous leurs brus, et broyer sur l’arène,Tout ce qui gît debout avant que d’expirer.

Voilà donc ce qu’étaient tes jugeurs ! Le prétoire,À l’aspect du tableau par la peur assailli,Qui se plaignit-pourquoi la désolante histoireFait le peuple si laid et si beau le Bailli :Prétexte captieux et couvrant une trame.Depuis quand, pour la plèbe, êtes-vous si courtois,À propos Jacobins, chiens de palais dans l’âme,Léchant la populace ?… O vous êtes matois !…Alors, en ricanant, ils ont dit anathèmeSur ton hardi labeur ; puis chassé du salonCette page d’espoir, ce taciturne thèmeDe ton pinceau si vrai qu’ils appellent félon.Quoi ! le Christ est chassé par les vendeurs du Temple !

Horreur !… le jour vengeur, pour nous, bientôt poindra.Leur tombe est entr’ouverte et la porte en est ample,Et leur œuvre avec eux au néant descendra !…

De bonne foi, Jules Vabre,Compagnon miraculeux,Aux regards méticuleuxDes bourgeois à menton glabre,Devons-nous sembler folletDans ce monde où tout se range !Devons-nous sembler étrange,Nous, faisant ce qu’il nous plaît !

Dans Paris, ville accroupie,Passant comme un brin sur l’eau,Comme un vagabond ruisseauDans une mare croupie.Bohémiens, sans toits, sans bancs,Sans existence engaînée,Menant vie abandonnée,

Ainsi que des moineaux francsAu chef d’une cheminée !

Chats de coulisse, endêvés !Devant la salle ébahieTraversant, rideaux levés,Le théâtre de la vie.

AGARITE, seule, assise près d’une table.Non, non, rien n’est juré, non, non, c’est impossible !Baisons, pleurs, tout est vain ; je me fais insensible ;Il s’agit de mon sort, de mon bel avenir :C’est ma vie, après tout, qu’on voudrait me ternir.On veut forcer mon cœur, commander à mon âme ;Mais je suis libre encore, et je puis… je suis femme !…J’ai pu me laisser prendre et céder à ce vœu :J’abjure tout enfin, j’en fais le désaveu ;Tout ce que j’ai promis aux genoux de ma mère,Je l’ai tout oublié : la tâche est trop amère !J’irais jeune, amoureuse, au bras d’un vieil épouxM’ensevelir vivante, allons, y pensez-vous !Oh ! je m’étiolerais à l’air de cette couche,

Sous des baisers tremblants avortant à ma bouche.(Se levant agitée.)Qu’ai-je dit ?… Taisez-vous, parricides fureurs !Mon bon père, pardon… j’oubliais que tu meurs.Si… mon sort, au contraire, est bien digne d’envie,Car je puis acquitter la dette de ma vie.Si je heurte la main de ce vieillard cruel,Tu marche à l’échafaud ! Qu’on m’entraîne à l’autel !Qu’on m’apporte des fleurs, ma robe nuptiale,Et je crierai bien haut la syllabe fatale !On le veut ; je le fais ; je n’aurai nul remord,(Avec dépit.)Ses cheveux sont tout blancs, ils exhalent la mort.Sans doute peu de temps je souffrirai ce maître ;Ah ! quel hymen heureux, épouser son ancêtre !(S’asseyant près d’un clavecin.)Neuf heures. Adrien, ne dois-tu pas venir ?Tu devrais être ici : qui peut te retenir ?Tu fais bien, ralentis tes pas, ami fidèle !Marche bien doucement : aux genoux de ta belleQue le sort te ravit assez tôt tu seras ;Tous ses maux et les tiens assez tôt tu sauras.Ne viens pas dans mon sein pour t’abreuver de peines,Je ne suis plus à toi : va chercher d’autres chaînes !Dieu ! je frissonne, hélas ! à ce sombre penser.Rêves de mon printemps, revenez me bercer,

Oui ! trompez-moi toujours ; à mon cœur qui s’oppresseSouriez un moment, au moins une caresse.Mon sang brûle, et l’attente encor peut l’enflammer.Viens, ô mon Adrien ! toi seul peut me calmer ;Viens, arrachons la fleur qui reste à la couronneDe ma vie ! Adrien, le repos m’abandonne ;Étouffons ces douleurs qui gonflent en mon sein..,Comme tremblent mes doigts sur ce vieux clavecin.Comme est lourde ma voix, quelle monotonie !Qu’importe ! à mon secours viens, si douce harmonie !Que pour un cœur navré la musique a d’appas !…(La porte est agitée.)Qui fait trembler la porte ?… Est-ce lui ? c’est son pas.(Elle ouvre doucement.)Qui va là ? Répondez…

ADRIEN gaiement.C’est Adrien, je pense.

AGARITE.Que faites-vous dehors, dans l’ombre et le silence ?

ADRIEN entrantAux pieds de ce donjon, ainsi qu’un troubadour,Enchanté, j’écoutais roucouler mon amour.Si tu savais combien sur ma diablesse d’âme.

À d’attraits, de pouvoir, la douce voix de femme,Tu ne m’avais jamais chanté cette chanson.Oh ! tu me l’apprendras !(Il l’embrasse cavalièrement.)

AGARITE souriant.Finissez, polisson.

ADRIEN.Eh ! le met est grivois, mais j’aime à la folieEntendre des gros mots d’une bouche jolie !(Il s’assied sur ses genoux.)

AGARITE.Bien, ne vous gênez pas ; allons, sur mes genoux !Le verrou n’est pas mis : que dirait-on de nous ?

ADRIEN.Nous pourrions bien, ma foi ! semer la jalousie :Je m’en moque à plaisir, c’est notre fantaisie !Mais quel air sérieux, tes yeux roulent des pleurs !Qu’es-tu donc, mon amour ? oh ! dis-moi tes douleurs !Tu ne me réponds pas, dans ma main ta main tremble,Tu ne me réponds pas, nous sommes seuls ensemble ;Je suis à tes genoux… ai-je pu te blesser ?Dans le sein d’un ami tu ne veux rien verser ?

AGARITE.D’un ami !… Désormais, je ne suis plus la tienne,Il faut que désormais à d’autres j’appartienne…

ADRIEN interrompant.Par l’enfer ! à qui donc ?(Portant la main à son épée.)J’ai là mon estocade,Qui pourra bien couper la fièvre à ce malade !Nomme-moi donc ce fat ; sans attendre plus tard,Que j’aille…

AGARITE gravement.Ah ! calmez-vous, pitié, c’est un vieillard !Tu le sais, Adrien, mon vieux père sans tache,Homme preux et féal, pour esquiver la hacheD’un fourbe cardinal, tenant dans son manteauLa France emmaillotée, et pour crosse un couteau,Cette France qui rit au roi comme au satrape,Qui lèche comme un chien le bourreau qui la frappe ;Tu sais que de son sang, pour sevrer Richelieu,Mon père enfin s’enfuit à Turin, en ce lieu,Qu’il crut hospitalier, demandant un asileBien obscur, ignoré, pour achever tranquilleQuelques jours lui restant. Mais qu’on se peut tromper !Or, Richelieu, voyant sa victime échapper,

À grands cris, altéré, redemande su tête,Que son boucher comptait et qui manque à la fête ;Et le vieil Orlando, de Turin gouverneur,Enamouré de moi, — hélas ! pourquoi ? d’honneur !Je n’en sais rien, mais un refus l’irrite, —Dit à mon père hier : Je demande Agarite ;Richelieu veut ton sang, ta vie est en ma main :Choisis, lequel veux-tu donner ? choisis… — L’hymen !M’écriai-je, tombant à ses genoux mourante ;Oui, pour sauver sus jours j’en épouserais trente,Haïs autant que vous, mais pas plus exécrés.Quoi ! ce n’est qu’à ce prix que ses jours sont sacrés,Eh bien ! je suis à vous, emmenez votre femme ! —Tu m’en fais le serment ? — Par mon père et mon âme ! —Il est sauvé, ton père, il a protection ;Richelieu hurle en vain, point d’extradition ! —Puis, voilà son anneau, car je suis fiancée.Maintenant j’ai tout dit, sans arrière-pensée.M’épanchant dans ton sein, j’ai mis mon cœur à jour.Si je fais tout cela, c’est filial amour,Et souffre autant que toi. Connaissant de ton âmeLa force et la beauté je n’attendais nul blâme.N’est-ce pas, mon ami, que tu m’aurais dictéCe que j’ai fait sans toi ?… Viens donc a mon côté.Pourquoi cet œil jaloux, muet ?… mon sacrificeEst-il moins que le tien ? crois-tu que mon supplice

Puisse être plus affreux ? qu’il soit plus sombre deuil ?Songea tous les tourments qui m’attendent au seuil !Tu restes libre, toi, sans gages, sans promesses.Relevé de tes vœux, aux bras d’autres maîtresses,Tu pourras m’oublier…(Adrien frappe du pied de colère et sepromène à grands pas.)Pardon, je t’offensais,Mais le temps éteint tout, et l’amour, tu le sais !…Venez donc me parler : tu m’effraie à te voirMarcher et t’agiter ; viens près de moi t’asseoir,Adrien, que je redise encore à toi-même,A ta bouche, combien tu m’es cher, que je t’aime !Adrien, le temps fuit, nous n’avons qu’un moment ;Viens, faisons nos adieux : qu’on long embrassement,Ami, scelle la foi qu’à jamais je te jure !Oui, quand aura la mort réclamé sa pâture,Que libre je serai de ce honteux époux,Vous reprendrez vos droits, je serai toute à vous ;Si toutefois encor vous avez souvenance ?

ADRIEN avec une rage concentrée.Traîtresse !…

AGARITE.À cette porte on heurte ; là, silence.

ADRIEN.Quel butor, à cette heure ?

AGARITE.O coup malencontreux,Fuis, fuis, ou cache-toi : ce doit être le vieux !

ADRIEN.Ha ! ha ! ton vieux barbon : faisons une risée !

ORLANDO au dehors.Ouvrez !

AGARITE.C’est Orlando, c’est lui ! par la croiséeFuis, Adrien.

ADRIEN.C’est lui ? Grands dieux ! qu’il vient à point !(Tirant son épée.)Qu’il entre, ton époux : il ne sortira point !(Il pose la main sur le verrou. Agarite luiretient le bras.)

AGARITE à voix basse.Arrêtez, Adrien, vous vendez votre amie,Vous immolez mon père et m’arrachez la vie !

ORLANDO toujours à la porte.Agarite, ouvrez donc !

ADRIEN agitant son épée.Qu’il meure !

AGARITE.Oh ! grâce ! grâce !Arrête, ô mon amant, par tes pieds que j’embrasse,Je t’aime !…(Elle lui arrache l’épée de la main.)Ah ! je la tiens…(La brisant sur le mur.)Frappe-le maintenant.

ORLANDO heurtant avec rage.Ouvrez, vingt noms de Dieu !…

AGARITE entraînant Adrien au balcon.Monstre, va-t’en, va-t’en,Tu me perds !

AGARITE ouvrant et voulant cacher son désordre.Monseigneur, je suis votre servante.

ORLANDO entre et brise l’écrin qu’il portait.Vous êtes sourde ?

AGARITE avec candeur.Non, non, je priais.

ORLANDO.FerventeLa prière ! On prononçait…

AGARITE.Quoi ?

ORLANDO.Mon nom !

AGARITE d’un air mignard.Jaloux,Je vous nommais à Dieu, car je priais pour vous.

Venez, Bretons, venez sous ces érables,Venez danser au son de nos bignous ;Venez sourire à mes chansons aimables :Dans mon printemps j’ai dansé comme vous ;Mais je faiblis et penche vers la tombe,Demain, hélas ! mes doigts seront glacés !…Venez apprendre, avant que je succombe,Les vieux refrains dont je vous ai bercés.

Souvenez-vous, enfants de l’Armorique,Que la Bretagne est le champ du repos ;Souvenez-vous que, de son sol magique,La Gaule a vu jaillir mille héros.La liberté, qui chérit ce rivage,De ses rameaux couvre vos jeunes ans.

Des Duguesclin gardez bien l’héritage,Car cette terre est vierge de tyrans !

Sur le sommet de ce roc granitique,Gisent, épars, des autels, des dolmeins.Dans ces forêts, le barde druidique,À VOS aïeux dévoilait leurs destins !Farouches mœurs ! peuple tout germanique,Qu’ici César reconnaîtrait encor,Votre langage est ce même celtiqueQu’à ses guerriers parlait l’Enfant du Nord !

Mais le jour fuit, et les ombres grandissent,Et la vapeur enveloppe nos toits ;Fuyons ces lieux que les esprits chérissent ;Aux noirs sorciers la nuit rend tous leurs droits.Fuyons ! je vois au loin, sur les montagnes,Les nains danser à l’entour des peulvans ;Et les huars hurlent en ces campagnes.Fuyons, Bretons, il en est encor temps !

Dieu ! Manon, comment es-tu faite ?Ton mouchoir est tout déprimé,Et sur le dos de ta jaquetteLe vert gazon est imprimé.De cueillir au bois l’aveline,Venir à minuit ?… Vous mentez !Sortez d’ici, sortez, coquine !Ah ! je vois que vous en goûtez !

Mais votre regard est humide,Mais qui peut ainsi vous blêmir ?A dix-sept ans le front livide !Manon, vous me faites frémir.

À trente ans, moi, j’étais novice ;À trente ans !… Vous en plaisantez ?C’en est fait, vous aimez le vice.Ah ! je vois que vous en goûtez !

Alors, en action, son pèreMit sa morale, et la rossait :Quel affront ! Azaïs, j’espère,Nous dira ce qu’il compensait.Nouvelle Inchbald, dans l’indigence,Elle s’enfuit vers nos cités ;Que Dieu protège l’innocence !Ah ! je vois que vous en goûtez !

A peine arrivée à la ville,Un évêque la remarqua ;Puis, se blasant de l’Évangile,Pour les drapeaux elle abdiqua.Tout à tour pucelle, adultère,Qu’elle enivra de dignitésDe son gros amour sans mystère !Ah ! je vois que vous en goûtez !

Enfin, elle a blason, richesse ;L’Église nourrit son budget ;Un vieux seigneur, dans son ivresse,

Lui promit un Carnavalet ;Aujourd’hui, comtesse, on l’admire,Elle a part aux indemnités ;Au roi même elle pourrait dire :Ah ! je vois que vous en goûtez !

Viens, accours, fille jolie !Viens, que j’oublie en ton seinLe chagrin,Qui, partout, dans cette vie,Suit le pauvre pèlerin ;

Qu’un autre envieux de la gloireDans le tracas coule ses jours ;Moi, toujours,Riant de ce mot illusoire,Je n’ai que la soif des amours !

Viens, accours, fille jolie !Viens, que j’oublie en ton seinLe chagrin,

Qui, partout, dans cette vie,Suit le pauvre pèlerin.

Qu’un buveur, la tasse remplie,Aux coteaux consacre ses jours ;Moi, toujours,Sans goût savourant l’ambroisie,Je n’ai que la soif des amours !

Viens, accours, fille jolie !Viens, que j’oublie en ton seinLe chagrin,Qui, partout, dans cette vie,Suit le pauvre pèlerin.

Qu’un ladre accumulant sans cesse,Sur ses trésors traîne ses jours ;Moi, toujours,Méprisant honneurs et richesse,Je n’ai que la soif des amours !

Viens, accours, fille jolie !Viens, que j’oublie en ton seinLe chagrin,Qui, partout, dans cette vie,Suit le pauvre pèlerin.

Qu’un Anglais trace sur la tombeDes vers sombres comme ses jours ;Moi, toujours,Sur des fleurs ma lyre retombe,Je n’ai que la soif des amours !

Viens, accours, fille jolie !Viens, que j’oublie en ton seinLe chagrin,Qui, partout, dans cette vie,Suit le pauvre pèlerin.

Le temps éteindra sous ses ailesLes feux ardents de mes beaux jours ;Moi, toujours,Je serai galant près des belles,Je n’ai que la soif des amours !

Viens, accours, fille jolie !Viens, que j’oublie en ton seinLe chagrin,Qui, partout, dans cette vie,Suit le pauvre pèlerin.

Ô toi, dont j’avais fait l’emplettePour danse au bois neige-noisette !L’as-tu toujours, ma Jeanneton,Ton jupon blanc, ton blanc jupon ?

Pour quelque muscadin, matière à comédie,Ne va pas m’oublier dans ce coquet bazar,Où tu trône au comptoir. Colombine hardie !Perçant l’horizon gris d’un œil au vif regard,Flamboyant vois mon cœur, d’amour vois l’incendie !Et si tu l’as encore, écris-moi, Jeanneton,Ton jupon blanc, ton blanc jupon.

Au feu ! au feu ! au feu ! la Vierge à perdre haleineCourt… le bazar rissole ! au feu ! au feu ! au feu !

N’est-ce pas Margoton, Cathin ou Madeleine ?… —Non, c’est la demoiselle au gendarme Mathieu.— Fleur d’un jour, du ciel noir à la lueur soudaine,Fuis !… et si tu l’emporte, écris-moi, Jeanneton,Ton jupon blanc, ton blanc jupon ?

Plus que feu, grand mangeur, crains l’ardeur dérégléeDu bourgeois camisard, du rustre porteur d’eau,Du beau sapeur-pompier, à coiffe ciselée,Gare au rapt : une fille est un léger fardeau.À Blois, vers ton Titi, clerc à l’âme isolée,Vole !… et si tu l’emporte, écris-moi, Jeanneton,Ton jupon blanc, ton blanc jupon.

Ô toi, dont j’avais fait l’emplettePour danse au bois neige-noisette !L’as-tu sauvé, ma jeanneton,Ton jupon blanc, ton blanc jupon !

Qu’est-ce ? un roi qui s’éteint, un empire qui tombe ?Un poids plus ou moins lourd qu’on jette dans la tombe…

I

Lune, témoin de tant de gloire,As-tu marqué dans ta mémoireJamais une plus sainte nuit ?Sur unies plus silencieuses,Sur cités plus majestueuses,Jamais ton regard a-t-il lui !

Non jamais, Sagonte nouvelle,

Paris n’eut angoisse plus belle ;

Paris n’eut citoyens plus beaux,Tous agissants comme des ombres,Muets, dans de sanglants décombres,Sanglants, fossoyant des tombeaux.

Pas une lueur, pas un cierge,Plus sombre qu’une forêt viergeParis est un affreux chaos,Où, lorsqu’un de tes rayons glisse,Il éclaire un mur, une lice,Rouges du sang de ses héros ;

Ou caresse un cadavre hâve,Au crâne entrouvert, à l’œil cave,Broyé sous un flot de pavés,Nu ; les dépouilles des infâmesSont promenés en oriflammesAu haut des sabres abreuvés.

Puis, parfois, ce profond silence,Heurté, rompu par une lance,Des haches, des poignards croisés,Par le cri de la sentinelle,Ou par la fuite d’un rebelleÀ travers les casques brisés.

Puis, parfois, de l’artillerieLa foudre ; la mousqueterie,Les longs hourras du fantassin ;Cris de mort, blasphèmes, alarmes,Pleurs, râlement, appel aux armes,

Se découpant sur le tocsin.

II

Partout, pères conscrits et Vieux de la Montagne,Enfants nés sous le joug, rose fille, compagnes,Or et haillon, unis pour un commun effort,La fatigue, l’espoir semant des barricades.Voyez, sur ces balcons, marcher des estocades,

Car chaque maison est un fort,Chaque meuble, une arme guerrière,Chaque porte, une meurtrière,Et chaque toit, un arsenal.Paris, pour la race qui prieEt poignarde, dans sa furie

N’est plus qu’un cratère infernal.

III

Voyez-vous cette enfant que mal d’amour tourmente ?Elle tresse un ruban pour lui ; joyeuse amante !

Comptant sur son retour elle écoute des pas. —Puisse tu paix demain n’être pas disparue !Ignore encor longtemps qu’au détour de la rue

Ton amant râle le trépas.

IV

Quelle est cette masse noirâtreOù toute rumeur vient s’abattre,Manoir sans feux et sans valets,Sans plaisirs aux couches désertes,Sans gardes jetant des alertes ? —

De nos tyrans c’est le palais.

Ce roi, vieux débauché qu’une madone incline,A déserté nos murs pour Saint-Cloud la colline,Complice de sa joie ; et là, Néron caduc,Il a, sur la terrasse, apporté sa litière,Pour contempler des siens la boucherie entière

Qu’il vient d’ordonner à son duc.

Content de ton œuvre hardie,Savoure bien cet incendie :Va, rien ne manque à ton festin ;Entends les clameurs de la mèreAppelant, d’une voix amère,

Ces fils moissonnés par l’airain !

Enfin pâlit la nuit, et l’aube va renaître ;Accourez tous, varlets, pages, votre vieux maîtreVeut prolonger encor sa volupté de sang ;Vos trompes et vos chiens, vos destriers de chasse ;Allons, que dans son poing son lourd couteau s’enchâsse,

Et s’abreuve dans quelque flanc ?

V

Le peuple, après telle journée,Ignore encor sa destinéeEt le sort qui l’attend demain,Qui des deux sera le rebelle,Et si la liberté fidèle

Viendra s’abattre en son chemin.

Là, comme un patient que ronge la souffrance,Dans sa brûlante fièvre il évoque la France,

Lafayette, un Brutus,Puis il compte ses bras, ses bourreaux ; puis encoreIl retombe assoupi sans remarquer l’aurore ;Mais lorsqu’il releva ses regards abattus,

Le soleil était tricolore !

Il est donc vrai, Français ! ô Paris ! quel scandale !Quoi ! déjà subir un affront ;Laisseras-tu voiler, par une main vandale,Les cicatrices de ton front ?Juillet, il est donc vrai qu’on en veut à tes fastes,Au sang épanché de ton cœur ?Badigeonneurs maudits ! nouveaux iconoclastes !Respect au stygmate vainqueur !

En vain le meurtrier veut esquiver la hacheEt le feu vengeur du bourreau :Il n’est point d’eau lustrale essangeant cette tache.Le fer, est sorti du fourreau ;Nonobstant, en son lieu ne rentrera l’épéeQu’après avoir trouvé son flanc,Et s’être longuement trempéeDans ses entrailles, dans son sang.

C’est en vain, quand la foule et Dieu d’intelligenceOnt cloué l’opprobre à son front,Et qu’il n’est pas un seuil où ne soit la vengeance,Soupesant son glaive et l’affront.Qui du glaive se sert périra par le glaive :Le Christ débonnaire l’a dit.Contre l’assassin tout se lève,Et tous les hommes l’ont maudit.

Eh bien ! quel était donc ton erreur, ta folie,Où donc s’appuyait ton espoir,Pauvre et lâche marais d’une Chambre avilie,Des rois amovible encensoir ?En vain, on a voulu, d’un funéraire voile,Caparaçonner ta gaîté :L’œil du peuple a percé la toile,Et vu ta générosité.

Ah ! générosité vraiment de circonstance,Cœurs attendris bien à-propos !Ah ! vraiment, pour le bien, j’aime votre importance,Que j’aime à vous trouver dispos !Vous savez les égards qu’on doit aux gentilshommes ;Vrai Dieu ! vous êtes bien appris ;À nous, ignorants que nous sommes,Pardon ! nous nous étions mépris.

Ce n’est pas dans ces rangs qu’on cherche des victimes :Leurs têtes dépassent les lois ;Les mômes faits qui sont pour nous complots et crimes,Pour ces messieurs sont des exploits.Le tribunal pour eux n’a donc rien qu’on redoute ;Il est pour les hommes de rien :Le bourreau n’est soldé sans douteQue pour frapper le plébéien.

Malheureux !… qu’a-t-il fait ? — Dans sa sombre misèreIl osa fausser un écu. —Déjà pour le saisir le juge ouvre sa serre,Déjà ce pauvre… il a vécu !…Mais égard à qui jette injure sur injureEt fléaux sur la nation,Dont le fer soutient le parjureCriant extermination !…

Non, non, cane se peut : levez vos yeux profanes !Voyez à l’entour du château,Voyez-vous, par milliers, s’entre-choquer ces mânesQui semblent brandir un couteau ?Un sceptre entre leurs mains et sous leurs dents se broie,Ils évoquent le talion.Ainsi tournant près de sa proieRuit un farouche lion.

C’est Berton ! bien petit au sommet de l’échelle,Qui fut brave et tomba poltron ;Puis ces quatre sergents, héros de la Rochelle,Puis cet infortuné Caron ;Puis, tout criblés de plomb, le fier Labédoyère,Les Faucher, Mouton-Duvernet,Et cet autre foudre de guerre,Le malheureux maréchal Ney !

Puis, découvrez encor ces victimes sanglantesQue fit tomber l’arc Saint-Denis :Hélas ! à vous venger nos haches furent lentes,Martyrs, que vos noms soient bénis !Et vous, qui sur le front avez une auréole,Vous qu’à regret la mort cueillait,Salut, Farcy ! salut Arcole !Salut aux héros de juillet !

Eux seuls auraient le droit de prendre la balanceEt d’absoudre leur assassin ;Mais la mort est muette, et, comptant son silence,Vous caressez votre dessein.Mais lorsqu’ils sont tombés, ils ont crié vengeance !Vous l’avez entendu crier ?Allons, un peu moins d’obligeance,Il faut la mort au meurtrier !

Ce n’est pas de cela dont votre cœur s’afflige,Cœur où le Corse a mis l’effroi ;À votre roi chassé rendez hommage lige,Pleurez, pleurez sur votre roi.Vous n’avez rien perdu, point d’ami, point d’amante,Peu vous importent nos héros !Mais Holyrood se lamente,Pleurez, pleurez sur nos bourreaux !

Avanzad compagneros,Mas bravos que le Cid !

À nos flancs s’est usé l’éperon homicide,Qui, sanglant, résonnait sur le talon royal ;Le coursier populaire a, d’un pied régicide,Écrasé le bandeau sur le front déloyal ;Brisant de son poitrail la caduque barrièreQu’en vain l’épée esclave essaya d’étayer ;Mais, libre, à peine entré dans la libre carrière,Que déjà sur ses reins pèse un autre écuyer !

En avant, compagnons ! plus terribles, plus bravesQue Bayard et Roland ;Vous serez libres, rois, et vous êtes esclaves !Compagnons, en avant !…

Nous savons ce que peut notre main si puissante ;Nous savons qu’en trois jours un roi s’anéantit ;Mais, ivres des trois jours, nous dormions sous la tenteQuand un sceptre de plomb sur nous s’appesantit.Oui ! trop tôt nous avons déserté la mêlée,Rengainé notre fer et suspendu nos coups.Déjà la liberté, loin de nous exilée,Pleure en nous évoquant ! Gaulois, éveillons-nous…

En avant, compagnons ! plus terribles, plus bravesQue Bayard et Roland ;Vous serez libres, rois, et vous êtes esclaves !Compagnons, en avant !

Ils ont dans leurs réseaux pris l’Homme Séculaire,Et couvert son front pur de baisers mensongers ;S’ombrageant d’un manteau, qu’ils savaient populaire,Pour s’ouvrir dans nos rangs un chemin sans dangers.Reprenons notre idole, et frappons ses faux prêtresQui couvent leurs desseins sous des masques amis.Ceux qui sont contre nous, Gaulois, ce sont des traîtres !Ceux qui ne suivront point, ce sont des ennemis !

En avant, compagnons ! plus terribles, plus bravesQue Bayard et Roland ;Vous serez libres, rois, et vous êtes esclaves !Compagnons, en avant !

A nos sanglants appels se leva la Belgique,La Belgique à son tour a trouvé de l’écho ;Car la vieille Pologne, en une nuit magique,A broyé son cercueil : victoire à Kosciusko !A deux rois négriers la cargaison échappe :Belges et Polonais, recevez nos serments !…Mais notre roi bourgeois frissonne dans sa cape,Quand l’autocrate en pleurs jette des hurlements.

En avant, compagnons ! plus terribles, plus bravesQue Bayard et Roland ;Vous serez libres, rois, et vous êtes esclaves !Compagnons, en avant !

Toujours briserons-nous notre infâme servage,Pour nous revendre encore aux bouchers plus offrants ?Notre cœur est de cire, et notre voix sauvage,Et le sabre à la main nous gémissons souffrants.Levons-nous ! et formons un socle granitiquePour une Liberté que nous fondrons d’airain !Que jusqu’aux cieux troublés monte la RépubliqueEt les cris de bonheur du Peuple Souverain !

En avant, compagnons ! plus terribles, plus bravesQue Bayard et Roland ;Vous serez libres, rois, et vous êtes esclaves !Compagnons, en avant !!!

Oh ! que vous êtes plats, hommes lâches, serviles ;Oh ! que vous êtes plats, vous, qu’on nous dit si beaux ;Oh ! que vous êtes plats, que vos âmes sont viles,Vous, de la royauté-charogne, vrais corbeaux !Oh ! qu’elle fait dégoût, la tourbe laide et bête,Levain que repétrit chaque jour un journal,Dans la bourbe et l’ordure, entrant jusqu’à la tête,Poursuivant son cornac de son vivat banal.

Enfer ! ils valent bien qu’un tyran les gouverne,Leur insufflant la peur par son lourd porte-voix,Ces étroits boutiquiers, qu’enivre une giberne,Bayards de c… de s… tourneb…… de R… !Au sage qui leur dit ce qu’est leur monarchie,Qu’ils sont les n… p… d’.. R.. f… au c… f…Ils répondent néant ! hurlent à l’anarchie !…Dans tout ce qui se dresse ils ne voient qu’échafauds.Pauvres gens, soyez cois ! qui veut de votre vie ?Moins de prétention, vous nous faites pitié !À moins que du bourreau la hache ne dévie,Vos fronts, pour le billot, sont trop bas de moitié !

À mon air enjoué, mon rire sur la lèvre,Vous me croyez heureux, doux, azime et sans fièvre,Vivant, au jour le jour, sans nulle ambition,Ignorant le remords, vierge d’affliction ;À travers les parois d’une haute poitrine,Voit-on le cœur qui sèche et le feu qui le mine ?Dans une lampe sourde on ne saurait puiser :Il faut, comme le cœur, l’ouvrir ou la briser.

Aux bourreaux, pauvre André, quand tu portais ta tête,De rage tu frappais ton front sur la charrette,N’ayant pas assez fait pour l’immortalité,Pour ton pays, sa gloire et pour sa liberté.Que de fois, sur le roc qui borde cette vie,Ai-je frappé du pied, heurté du front d’envie,

Criant contre le ciel mes longs tourments soufferts :Je sentais ma puissance, et je sentais des fers !

Puissance,… fers,… quoi donc ? — rien ! encore un poëteQui ferait du divin, mais sa muse est muette,Sa puissance est aux fers. — Allons ! on ne croit plus,En ce siècle voyant, qu’aux talents révolus.Travaille : on ne croit plus aux futures merveilles. —Travaille !… Eh ! le besoin qui me hurle aux oreilles,Étouffant tout penser qui se dresse en mon sein !Aux accords de mon luth que répondre ?… j’ai faim !…