Christine de Pisan
Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises
Plourez, Françoys, tous d’un commun vouloir :Grans et petis, plourez ceste grant perte !Plourez, bon roy, bien vous devez douloir ;Plourer devez vostre grevance apperte !Plourez la mort de cil qui, par desserte,Amer deviez et par droit de lignaige,Vostre loyal noble oncle, le très saige,Des Bourguignons prince et duc excellent ;Car je vous dy qu’en mainte grant besongneEncor direz trestuit à cuer dollent :« Affaire eussions du bon duc de Bourgongne. »
Plourez, Berry, et plourez tuit sy hoir !Car cause avez, mort la vous a ouverte !Duc d’Orléans, moult vous en doit chaloir ;Car par son scens mainte faulte est couverte !Duc des Bretons, plourez ; car je suis certeQu’affaire arez de luy en vo jeune aage !Plourez, Flamens, son noble seignourage ;Tout noble sanc, allez vous adoullant !Plourez, ses gens ; car joye vous eslongne,Dont vous direz souvent en vous doullant :« Affaire eussions du bon duc de Bourgongne. »
Plourez, royne, et ayez le cuer noirPour cil par qui feustes au trosne offerte !Plourez, dames, sans en joye manoir !France, plourez ; d’un pillier es déserte,Dont tu reçoys eschec à descouverte !Gar toy du mat, quant mort par son oultrageTel chevalier t’a toulu, c’est dommaige !Plourez, pueple commun, sanz estre lent ;Car moult perdez, et chascun le tesmoingne,Dont vous direz souvent mate et relent :« Affaire eussions du bon duc de Bourgongne. »
Com turtre sui sanz per, toute seulète,Et com brebis sanz pastour esgarée ;Car par la mort fut jadis séparéeDe mon doulz per, qu’à toute heure regraitte.
Il y a sept ans que le perdi, lassète ;Mieux me voulsist estre lors entérée.Com turtre sui !
Car depuis lors en dueil et en souffrète,Et en meschief très grief sui demourée ;Ne n’ay espoir, tant com j’are durée,D’avoir soulas com en joye me mette.Com turtre sui !
Doulce chose est que mariage ;Je le puis bien par moy prouver,Voyre à qui mary bon et sageA, comme Dieu m’a fait trouver.Louez en soit-il, qui sauverLe me vueille ! car son grant bien,De fait, je puis bien esprouver ;Et certes le doulz m’aime bien !
La première nuit de mainage,Très lors poz-je bien esprouverSon grant bien ; car oncques oultrageNe me fist, dont me deust grever.Mais ains qu’il fust temps de lever,Cent fois baisa, si com je tien,Sanz villennie autre rouver ;Et certes le doulz m’aime bien !
Et disoit par si doulz langage :« Dieux m’a fait à vous arriver,Doulce amie ; et pour vostre usageJe croy qu’il me fist eslever. »Ainsi fina de resver.Toute nuit en si fait maintien,Sanz autrement soy desriver ;Et certes le doulz m’aime bien !
Princes d’amour me fait desver,Quant il me dit qu’il est tout mien.De doulcour me fera crever ;Et certes le doulz m’aime bien !
Pastoure suis qui me plainsEn mes amoureux complains.Conter vueil ma maladie ;Puisqu’il fault que je le die,Comme d’amours trop contrainctePar force d’amer estrainte,Diray comment je fus priseEstrangement par l’empriseDu Dieu qui les cuers maistroie,Et qui bien et mal ottroie.. . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . .
Là en l’ombre me séoieSoubz un chaine, et essayoyeA ouvrer de filz de laine,En chantant à haulte alaine.Ceinturètes je faisoie,Euvrées comme ce fust soye ;Ou je laçoye coyfettesGracieusètement faittes,Bien tyssues et entières ;Ou raisiaux, ou panetièresOù l’on met pain et fromage.Dessoubz le chaine ramageS’assembloient pastourellesEt non mie tout par elles ;Ainçois veissiez, soir et main,Son ami parmi la mainVenir chascune tenant ;Plus de vingt en un tenant,Dont l’un flajolant venoitEt l’autre un tabour tenoit,L’autre musète ou chievrète.N’il n’y avoit si povrèteQui ne fust riche d’ami !. . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . .« Partir me fault sanz demourPour aller en tel voyage ! »Ha Dieux ! com piteux visage,Lassète, adonc je faisois !Et par grant dolour disoye :« Or, me voulez-vous occire,Ma doulce amour, mon doulx sire,Qui ja vous voulez partir !Morte une fois, sanz mentir,
Me trouverez au retour ;Car je ne puis par nul tourSouffrir longuement tel peine ! »Et cil adonc m’apaisoitDoulcement et me baisoit,Disant : « Ma belle maistrèce,Pour Dieu ! ceste grant destrèceOstez ; car trop il m’enpoise !Il convient que je m’envoise ;Mais je reviendray briefment.Ainsi à Dieu vous commant, »Me disoit cil que baisoieCent fois ; et grant dueil faisoieAu départir, et toute heureTant com duroit la demeure.