Madame de Liencourt

Philippe Busoni (1804–1883)

Chefs-d’œuvre poétiques des dames françaises

En quel état me trouvai-je réduite,Pour obéir à mon devoir ?Je fuis Tircis ; mais que me sert ma fuite,Qu’à m’ôter seulement le plaisir de le voir ?

Que me sert-il de ne le pas entendre ?Je devine tous ses discours ;Et mon cœur me redit mille fois tous les jours,Ce qu’une fois il m’auroit dit de tendre.

Je m’imagine à tous momentsL’entendre m’exprimer ses plus doux sentiments ;Et peut-être, hélas ! qu’à ma honte,Quand de son entretien j’évite les appas,Je m’engage à lui tenir compteDe cent mille douceurs qu’il ne me diroit pas.

Damon, dont j’ai toujours méprisé la langueur,Ne pouvant l’autre jour supporter ma froideur,Fit cent plaintes de moi, de l’Amour, de lui-même.Mon cœur, en soupirant, lui répondoit tout bas« Cesse de murmurer de ma rigueur extrême,Toi que je n’aime pas :Je ne traite pas mieux le seul objet que j’aime. »

Après que de Talon la sublime éloquenceA consacré son nom à l’immortalité,N’est-il pas tems qu’une autre dignitéLe contraigne enfin au silence ?Dans cet illustre emploi dont son cœur est tenté,Il trouve le repos joint à l’autorité ;Et quand il n’y pourroit rien faireQui fût propre à le signaler,Il est toujours beau de se taire,Lorsque l’on sait si bien parler.