Suréna — Acte III

Pierre Corneille (1606–1684)

ACTE III

Scène première.

ORODE, SILLACE.

SILLACE.

Je l’ai vu par votre ordre, et voulu par avancePénétrer le secret de son indifférence.695Il m’a paru, Seigneur, si froid, si retenu…Mais vous en jugerez quand il sera venu.Cependant je dirai que cette retenueSent une âme de trouble et d’ennuis prévenue ;Que ce calme paroît assez prémédité700Pour ne répondre pas de sa tranquillité ;Que cette indifférence a de l’inquiétude,Et que cette froideur marque un peu trop d’étude.

ORODE.

Qu’un tel calme, Sillace, a droit d’inquiéterUn roi qui lui doit tant, qu’il ne peut s’acquitter !705Un service au-dessus de toute récompenseÀ force d’obliger tient presque lieu d’offense :Il reproche en secret tout ce qu’il a d’éclat,Il livre tout un cœur au dépit d’être ingrat.

Le plus zélé déplaît, le plus utile gêne,710Et l’excès de son poids fait pencher vers la haine.Suréna de l’exil lui seul m’a rappelé ;Il m’a rendu lui seul ce qu’on m’avoit volé,Mon sceptre ; de Crassus il vient de me défaire :Pour faire autant pour lui, quel don puis-je lui faire ?715Lui partager mon trône ? Il seroit tout à lui,S’il n’avoit mieux aimé n’en être que l’appui.Quand j’en pleurois la perte, il forçoit des murailles ;Quand j’invoquois mes dieux, il gagnoit des batailles.J’en frémis, j’en rougis, je m’en indigne, et crains720Qu’il n’ose quelque jour s’en payer par ses mains ;Et dans tout ce qu’il a de nom et de fortune,sa fortune me pèse, et son nom m’importune.Qu’un monarque est heureux quand parmi ses sujetsSes yeux n’ont point à voir de plus nobles objets,725Qu’au-dessus de sa gloire il n’y connoît personne,Et qu’il est le plus digne enfin de sa couronne !

SILLACE.

Seigneur, pour vous tirer de ces perplexités,La saine politique a deux extrémités.Quoi qu’ait fait Suréna, quoi qu’il en faille attendre,730Ou faites-le périr, ou faites-en un gendre.Puissant par sa fortune, et plus par son emploi,S’il devient par l’hymen l’appui d’un autre roi,Si dans les différends que le ciel vous peut faire,Une femme l’entraîne au parti de son père,735Que vous servira lors, Seigneur, d’en murmurer ?Il faut, il faut le perdre, ou vous en assurer :Il n’est point de milieu.

ORODE.

Il n’est point de milieu.Ma pensée est la vôtre ;

Mais s’il ne veut pas l’un, pourrai-je vouloir l’autre ?Pour prix de ses hauts faits, et de m’avoir fait roi,740Son trépas… Ce mot seul me fait pâlir d’effroi ;Ne m’en parlez jamais : que tout l’état périsseAvant que jusque-là ma vertu se ternisse,Avant que je défère à ces raisons d’ÉtatQui nommeroient justice un si lâche attentat !

SILLACE.

745Mais pourquoi lui donner les Romains en partage,Quand sa gloire, Seigneur, vous donnoit tant d’ombrage ?Pourquoi contre Artabase attacher vos emplois,Et lui laisser matière à de plus grands exploits ?

ORODE.

L’événement, Sillace, a trompé mon attente.750Je voyois des Romains la valeur éclatante ;Et croyant leur défaite impossible sans moi,Pour me la préparer, je fondis sur ce roi :Je crus qu’il ne pourroit à la fois se défendreDes fureurs de la guerre et de l’offre d’un gendre ;755Et que par tant d’horreurs son peuple épouvantéLui feroit mieux goûter la douceur d’un traité ;Tandis que Suréna, mis aux Romains en butte,Les tiendroit en balance, ou craindroit pour sa chute,Et me réserveroit la gloire d’achever,760Ou de le voir tombant, et de le relever.Je réussis à l’un, et conclus l’alliance ;Mais Suréna vainqueur prévint mon espérance.À peine d’Artabase eus-je signé la paix,Que j’appris Crassus mort et les Romains défaits.765Ainsi d’une si haute et si prompte victoireJ’emporte tout le fruit, et lui toute la gloire,Et beaucoup plus heureux que je n’aurais voulu,

Je me fais un malheur d’être trop absolu.Je tiens toute l’Asie et l’Europe en alarmes,770Sans que rien s’en impute à l’effort de mes armes ;Et quand tous mes voisins tremblent pour leurs États,Je ne les fais trembler que par un autre bras.J’en tremble enfin moi-même, et pour remède unique,Je n’y vois qu’une basse et dure politique,775Si Mandane, l’objet des vœux de tant de rois,Se doit voir d’un sujet le rebut ou le choix.

SILLACE.

Le rebut ! Vous craignez, Seigneur, qu’il la refuse ?

ORODE.

Et ne se peut-il pas qu’un autre amour l’amuse,Et que rempli qu’il est d’une juste fierté,780Il n’écoute son cœur plus que ma volonté ?Le voici ; laissez-nous.

Scène II.

ORODE, SURÉNA.

ORODE.

Le voici ; laissez-nous.Suréna, vos services(Qui l’aurait osé croire ?) ont pour moi des supplices :J’en ai honte, et ne puis assez me consolerDe ne voir aucun don qui les puisse égaler.785Suppléez au défaut d’une reconnoissanceDont vos propres exploits m’ont mis en impuissance ;Et s’il en est un prix dont vous fassiez état,Donnez-moi les moyens d’être un peu moins ingrat.

SURÉNA.

Quand je vous ai servi, j’ai reçu mon salaire,790Seigneur, et n’ai rien fait qu’un sujet n’ait dû faire ;

La gloire m’en demeure, et c’est l’unique prixQue s’en est proposé le soin que j’en ai pris.Si pourtant il vous plaît, Seigneur, que j’en demandeDe plus dignes d’un roi dont l’âme est toute grande,795La plus haute vertu peut faire de faux pas ;Si la mienne en fait un, daignez ne le voir pas :Gardez-moi des bontés toujours prêtes d’éteindreLe plus juste courroux que j’aurois lieu d’en craindre ;Et si…

ORODE.

Et si…Ma gratitude oseroit se borner800Au pardon d’un malheur qu’on ne peut deviner,Qui n’arrivera point ? et j’attendrois un crimePour vous montrer le fond de toute mon estime ?Le ciel m’est plus propice, et m’en ouvre un moyenPar l’heureuse union de votre sang au mien :805D’avoir tant fait pour moi ce sera le salaire.

SURÉNA.

J’en ai flatté longtemps un espoir téméraire ;Mais puisqu’enfin le prince…

ORODE.

Mais puisqu’enfin le prince…Il aima votre sœur,Et le bien de l’État lui dérobe son cœur :La paix de l’Arménie à ce prix est jurée.810Mais l’injure aisément peut être réparée ;J’y sais des rois tous prêts ; et pour vous, dès demain,Mandane, que j’attends, vous donnera la main.C’est tout ce qu’en la mienne ont mis des destinéesQu’à force de hauts faits la vôtre a couronnées.

SURÉNA.

815À cet excès d’honneur rien ne peut s’égaler ;

Mais si vous me laissiez liberté d’en parler,Je vous dirois, seigneur, que l’amour paternelleDoit à cette princesse un trône digne d’elle ;Que l’inégalité de mon destin au sien820Ravaleroit son sang sans élever le mien ;Qu’une telle union, quelque haut qu’on la mette,Me laisse encor sujet, et la rendroit sujette ;Et que de son hymen, malgré tous mes hauts faits,Au lieu de rois à naître, il naîtroit des sujets.825De quel œil voulez-vous, Seigneur, qu’elle me donneUne main refusée à plus d’une couronne,Et qu’un si digne objet des vœux de tant de roisDescende par votre ordre à cet indigne choix ?Que de mépris pour moi ! que de honte pour elle !830Non, Seigneur, croyez-en un serviteur fidèle :Si votre sang du mien veut augmenter l’honneur,Il y faut l’union du prince avec ma sœur.Ne le mêlez, Seigneur, au sang de vos ancêtresQu’afin que vos sujets en reçoivent des maîtres :835Vos Parthes dans la gloire ont trop longtemps vécu,Pour attendre des rois du sang de leur vaincu.Si vous ne le savez, tout le camp en murmure ;Ce n’est qu’avec dépit que le peuple l’endure.Quelles lois eût pu faire Artabase vainqueur840Plus rudes, disent-ils, même à des gens sans cœur ?Je les fais taire ; mais, Seigneur, à le bien prendre,C’était moins l’attaquer que lui mener un gendre ;Et si vous en aviez consulté leurs souhaits,Vous auriez préféré la guerre à cette paix.

ORODE.

845Est-ce dans le dessein de vous mettre à leur têteQue vous me demandez ma grâce toute prête ?Et de leurs vains souhaits vous font-ils le porteurPour faire Palmis reine avec plus de hauteur ?

Il n’est rien d’impossible à la valeur d’un homme850Qui rétablit son maître et triomphe de Rome ;Mais sous le ciel tout change, et les plus valeureuxN’ont jamais sûreté d’être toujours heureux.J’ai donné ma parole : elle est inviolable.Le prince aime Eurydice autant qu’elle est aimable ;855Et s’il faut dire tout, je lui dois cet appuiContre ce que Phradate osera contre lui ;Car tout ce qu’attenta contre moi Mithradate,Pacorus le doit craindre à son tour de Phradate :Cet esprit turbulent, et jaloux du pouvoir,Quoique son frère…

SURÉNA.

860Quoique son frère…Il sait que je sais mon devoir,Et n’a pas oublié que dompter des rebelles,Détrôner un tyran…

ORODE.

Détrôner un tyran…Ces actions sont belles ;Mais pour m’avoir remis en état de régner,Rendent-elles pour vous ma fille à dédaigner ?

SURÉNA.

865La dédaigner, Seigneur, quand mon zèle fidèleN’ose me regarder que comme indigne d’elle !Osez me dispenser de ce que je vous dois,Et pour la mériter, je cours me faire roi.S’il n’est rien d’impossible à la valeur d’un homme870Qui rétablit son maître et triomphe de Rome,Sur quels rois aisément ne pourrai-je emporter,En faveur de Mandane, un sceptre à la doter ?Prescrivez-moi, Seigneur, vous-même une conquêteDont en prenant sa main je couronne sa tête ;875Et vous direz après si c’est la dédaignerQue de vouloir me perdre ou la faire régner.Mais je suis né sujet, et j’aime trop à l’êtrePour hasarder mes jours que pour servir mon maître,Et consentir jamais qu’un homme tel que moi880Souille par son hymen le pur sang de son roi.

ORODE.

Je n’examine point si ce respect déguise ;Mais parlons une fois avec pleine franchise.Vous êtes mon sujet, mais un sujet si grand,Que rien n’est malaisé quand son bras l’entreprend.885Vous possédez sous moi deux provinces entièresDe peuples si hardis, de nations si fières,Que sur tant de vassaux je n’ai d’autoritéQu’autant que votre zèle a de fidélité :Ils vous ont jusqu’ici suivi comme fidèle,890Et quand vous le voudrez, ils vous suivront rebelle ;Vous avez tant de nom, que tous les rois voisinsVous veulent, comme Orode, unir à leurs destins.La victoire, chez vous passée en habitude,

Met jusque dans ses murs Rome en inquiétude :895Par gloire, ou pour braver au besoin mon courroux,Vous traînez en tous lieux dix mille âmes à vous :Le nombre est peu commun pour un train domestique ;Et s’il faut qu’avec vous tout à fait je m’explique,Je ne vous saurois croire assez en mon pouvoir,900Si les nœuds de l’hymen n’enchaînent le devoir.

SURÉNA.

Par quel crime, Seigneur, ou par quelle imprudenceAi-je pu mériter si peu de confiance ?Si mon cœur, si mon bras pouvoit être gagné,Mithradate et Crassus n’auroient rien épargné :Tous les deux…

ORODE.

905Tous les deux…Laissons là Crassus et Mithradate.Suréna, j’aime à voir que votre gloire éclate :Tout ce que je vous dois, j’aime à le publier ;Mais quand je m’en souviens, vous devez l’oublier.Si le ciel par vos mains m’a rendu cet empire,910Je sais vous épargner la peine de le dire ;Et s’il met votre zèle au-dessus du commun,Je n’en suis point ingrat : craignez d’être importun.

SURÉNA.

Je reviens à Palmis, Seigneur. De mes hommagesSi les lois du devoir sont de trop foibles gages,915En est-il de plus sûrs, ou de plus fortes lois,Qu’avoir une sœur reine et des neveux pour rois ?Mettez mon sang au trône, et n’en cherchez point d’autres,Pour unir à tel point mes intérêts aux vôtres,Que tout cet univers, que tout notre avenir920Ne trouve aucune voie à les en désunir.

ORODE.

Mais, Suréna, le puis-je après la foi donnée,Au milieu des apprêts d’un si grand hyménée ?Et rendrai-je aux Romains qui voudront me braverUn ami que la paix vient de leur enlever ?925Si le prince renonce au bonheur qu’il espère,Que dira la princesse, et que fera son père ?

SURÉNA.

Pour son père, Seigneur, laissez-m’en le souci.J’en réponds, et pourrois répondre d’elle aussi.Malgré la triste paix que vous avez jurée,930Avec le prince même elle s’est déclarée ;Et si je puis vous dire avec quels sentimentsElle attend à demain l’effet de vos serments,Elle aime ailleurs.

ORODE.

Elle aime ailleurs.Et qui ?

SURÉNA.

Elle aime ailleurs.Et qui ?C’est ce qu’elle aime à taire :Du reste son amour n’en fait aucun mystère,935Et cherche à reculer les effets d’un traitéQui fait tant murmurer votre peuple irrité.

ORODE.

Est-ce au peuple, est-ce à vous, Suréna, de me direPour lui donner des rois quel sang je dois élire ?Et pour voir dans l’État tous mes ordres suivis,940Est-ce de mes sujets que je dois prendre avis ?Si le prince à Palmis veut rendre sa tendresse,Je consens qu’il dédaigne à son tour la princesse ;Et nous verrons après quel remède apporterÀ la division qui peut en résulter.945Pour vous, qui vous sentez indigne de ma fille,Et craignez par respect d’entrer en ma famille,Choisissez un parti qui soit digne de vous,

Et qui surtout n’ait rien à me rendre jaloux :Mon âme avec chagrin sur ce point balancée950En veut, et dès demain, être débarrassée.

SURÉNA.

Seigneur, je n’aime rien.

ORODE.

Seigneur, je n’aime rien.Que vous aimiez ou non,Faites un choix vous-même, ou souffrez-en le don.

SURÉNA.

Mais si j’aime en tel lieu qu’il m’en faille avoir honte,Du secret de mon cœur puis-je vous rendre conte ?

ORODE.

955À demain, Suréna. S’il se peut, dès ce jour,Résolvons cet hymen avec ou sans amour.Cependant allez voir la princesse Eurydice ;Sous les lois du devoir ramenez son caprice ;Et ne m’obligez point à faire à ses appas960Un compliment de roi qui ne lui plairoit pas.Palmis vient par mon ordre, et je veux en apprendreDans vos prétentions la part qu’elle aime à prendre.

Scène III.

ORODE, PALMIS.

ORODE.

Suréna m’a surpris, et je n’aurois pas ditQu’avec tant de valeur il eût eu tant d’esprit ;965Mais moins on le prévoit, et plus cet esprit brille :Il trouve des raisons à refuser ma fille,Mais fortes, et qui même ont si bien succédé,Que s’en disant indigne il m’a persuadé.Savez-vous ce qu’il aime ? Il est hors d’apparence

970Qu’il fasse un tel refus sans quelque préférence,Sans quelque objet charmant, dont l’adorable choixFerme tout son grand cœur au pur sang de ses rois.

PALMIS.

J’ai cru qu’il n’aimoit rien.

ORODE.

J’ai cru qu’il n’aimoit rien.Il me l’a dit lui-même.Mais la princesse avoue, et hautement, qu’elle aime :975Vous êtes son amie, et savez quel amantDans un cœur qu’elle doit règne si puissamment.

PALMIS.

Si la princesse en moi prend quelque confiance,Seigneur, m’est-il permis d’en faire confidence ?Reçoit-on des secrets sans une forte loi… ?

ORODE.

980Je croyois qu’elle pût se rompre pour un roi,Et veux bien toutefois qu’elle soit si sévèreQu’en mon propre intérêt elle oblige à se taire ;Mais vous pouvez du moins me répondre de vous.

PALMIS.

Ah ! pour mes sentiments, je vous les dirai tous.985J’aime ce que j’aimois, et n’ai point changé d’âme :Je n’en fais point secret.

ORODE.

Je n’en fais point secret.L’aimer encor, Madame ?Ayez-en quelque honte, et parlez-en plus bas.C’est foiblesse d’aimer qui ne vous aime pas.

PALMIS.

Non, Seigneur : à son prince attacher sa tendresse,990C’est une grandeur d’âme et non une foiblesse ;Et lui garder un cœur qu’il lui plut mériterN’a rien d’assez honteux pour ne s’en point vanter.J’en ferai toujours gloire ; et mon âme, charméeDe l’heureux souvenir de m’être vue aimée,

995N’étouffera jamais l’éclat de ces beaux feuxQu’alluma son mérite, et l’offre de ses vœux.

ORODE.

Faites mieux, vengez-vous. Il est des rois, Madame,Plus dignes qu’un ingrat d’une si belle flamme.

PALMIS.

De ce que j’aime encor ce seroit m’éloigner,1000Et me faire un exil sous ombre de régner.Je veux toujours le voir, cet ingrat qui me tue,Non pour le triste bien de jouir de sa vue :Cette fausse douceur est au-dessous de moi,Et ne vaudra jamais que je néglige un roi ;1005Mais il est des plaisirs qu’une amante trahieGoûte au milieu des maux qui lui coûtent la vie :Je verrai l’infidèle inquiet, alarméD’un rival inconnu, mais ardemment aimé,Rencontrer à mes yeux sa peine dans son crime,1010Par les mains de l’hymen devenir ma victime,Et ne me regarder, dans ce chagrin profond,Que le remords en l’âme, et la rougeur au front.De mes bontés pour lui l’impitoyable image,Qu’imprimera l’amour sur mon pâle visage,1015Insultera son cœur ; et dans nos entretiensMes pleurs et mes soupirs rappelleront les siens,Mais qui ne serviront qu’à lui faire connoîtreQu’il pouvoit être heureux et ne sauroit plus l’être ;Qu’à lui faire trop tard haïr son peu de foi,1020Et pour tout dire ensemble, avoir regret à moi.Voilà tout le bonheur où mon amour aspire ;Voilà contre un ingrat tout ce que je conspire ;Voilà tous les plaisirs que j’espère à le voir,Et tous les sentiments que vous vouliez savoir.

ORODE.

1025C’est bien traiter les rois en personnes communes

Qu’attacher à leur rang ces gênes importunes,Comme si pour vous plaire et les inquiéterDans le trône avec eux l’amour pouvoit monter.Il nous faut un hymen, pour nous donner des princes1030Qui soient l’appui du sceptre et l’espoir des provinces :C’est là qu’est notre force ; et dans nos grands destins,Le manque de vengeurs enhardit les mutins.Du reste en ces grands nœuds l’État qui s’intéresseFerme l’œil aux attraits et l’âme à la tendresse :1035La seule politique est ce qui nous émeut ;On la suit, et l’amour s’y mêle comme il peut :S’il vient, on l’applaudit ; s’il manque, on s’en console.C’est dont vous pouvez croire un roi sur sa parole.Nous ne sommes point faits pour devenir jaloux,1040Ni pour être en souci si le cœur est à nous.Ne vous repaissez plus de ces vaines chimères,Qui ne font les plaisirs que des âmes vulgaires,Madame ; et que le prince aie ou non à souffrir,Acceptez un des rois que je puis vous offrir.

PALMIS.

1045Pardonnez-moi, Seigneur, si mon âme alarméeNe veut point de ces rois dont on n’est point aimée.J’ai cru l’être du prince, et l’ai trouvé si doux,Que le souvenir seul m’en plaît plus qu’un époux.

ORODE.

N’en parlons plus, Madame ; et dites à ce frère1050Qui vous est aussi cher que vous me seriez chère,Que parmi ses respects il n’a que trop marqué…

PALMIS.

Quoi, Seigneur ?

ORODE.

Quoi, Seigneur ?Avec lui je crois m’être expliqué.Qu’il y pense, Madame. Adieu.

PALMIS.

Qu’il y pense, Madame. Adieu.Quel triste augure !Et que ne me dit point cette menace obscure !1055Sauvez ces deux amants, ô ciel ! et détournezLes soupçons que leurs feux peuvent avoir donnés.

FIN DU TROISIÈME ACTE.