Contre Denise Sorcière

Pierre de Ronsard (1524–1585)

Les Odes

L’inimitié que je te porte.Passe celle, tant elle est forte,Des aigneaux et des loups,Vieille sorcière deshontée,Que les bourreaux ont fouettéeTe honnissant de coups.

Tirant après toy une presseD’hommes et de femmes espesse,Tu monstrois nud le flanc.Et monstrois nud parmy la rueL’estomac, et l’espaule nueRougissante de sang.

Mais la peine fut bien petite.Si lon balance ton mérite :Le Ciel ne devoit pasPardonner à si lasche teste,Ains il devoit de sa tempesteL’acravanter à bas.

La Terre mère encor pleuranteDes Geans la mort violanteBruslez du feu des cieux,(Te laschant de son ventre à peine)T’engendra, vieille, pour la haineQu’elle portait aux Dieux.

Tu sçais que vaut mixtionnéeLa drogue qui nous est donnéeDes pays chaleureux.Et en quel mois, en quelles heuresLes fleurs des femmes sont meilleuresAu breuvage amoureux.

Nulle herbe, soit elle aux montagnes.Ou soit venimeuse aux campagnes,Tes yeux sorciers ne fuit.Que tu as mille fois coupéeD’une serpe d’airain courbée,Béant contre la nuit.

Le soir, quand la Lune fouetteSes chevaux par la nuict muette,Pleine de rage, alorsVoilant ta furieuse testeDe la peau d’une estrange besteTu t’eslances dehors.

Au seul soufler de son haleineLes chiens effroyez par la plaineAguisent leurs abois :Les fleuves contremont reculent.Les loups effroyablement hurlentApres toy par les bois.

Adonc par les lieux solitaires.Et par l’horreur des cimetairesOù tu hantes le plus,Au son des vers que tu murmuresLes corps des morts tu des-emmuresDe leurs tombeaux reclus.

Vestant de l’un l’image vaineTu viens effroyer d’une peine(Rebarbotant un sort)Quelque veufve qui se tourmente,Ou quelque mère qui lamenteSon seul héritier mort.

Tu fais que la Lune enchantéeMarche par l’air toute argentée,Luy dardant d’icy basTelle couleur aux joues pâlies.Que le son de mille cymbalesNe divertiroit pas.

Tu es la frayeur du village :Chacun craignant ton sorcelageTe ferme sa maison.Tremblant de peur que tu ne tachesSes bœufs, ses moutons et ses vachesDu just de ta poison.

J ’ay veu souvent ton œil senestre.Trois fois regardant de loin paistreLa guide du troupeau.L’ensorceler de telle sorte.Que tost après je la vy morteEt les vers sur la peau.

Comme toy, Medée exécrableFut bien quelquefois profitable :Ses venins ont servy,Reverdissant d’Eson l’escorce :Au contraire, tu m’as par forceMon beau printemps ravy.

Dieux ! si là haut pitié demeure,Pour recompense qu’elle meure,Et ses os diffamezPrivez d’honneur de sépulture,Soient des oiseaux goulus pasture,Et des chiens affamez.