Ode à l’Aloüette

Pierre de Ronsard (1524–1585)

T’oseroit bien quelque PoëteNier des vers, douce Alouëte ?Quant à moy, je ne l’oserois :Je veux célébrer ton ramageSur tous oiseaux qui sont en cage.Et sur tous ceux qui sont es bois.

Qu’il te fait bon ouyr ! à l’heureQue le bouvier les champs labeureQuand la terre le Printemps sent.Oui plus de ta chanson est gaye.

Que courroucée de la playe.Du soc, qui l’estomac luy fend.Si tost que tu es arrosée

Au poinct du jour, de la rosée.Tu fais en l’air mille discours :En l’air des ailes tu frétilles,Et pendue au ciel tu babilles,Et contes aux vents tes amours.

Puis du ciel tu le laisses fondreSur un sillon verd, soit pour pondre,Soit pour esclorre, ou pour couver.Soit pour apporter la bêchéeA tes petits, ou d’une achée.Ou d’une chenille, ou d’un ver.

Lors moy couché dessus l’herbetteD’une part j’oy ta chansonnette :De l’autre, sus du poliot,A l’abry de quelque fougèreJ’escoute la jeune bergèreQui desgoise son lerelot.

Lors je dy, tu es bien-heureuseGentille Alouette amoureuse,Qui n’as peur ny soucy de riens.Qui jamais au cœur n’as sentieLes desdains d’une fîere amie,Ny le soin d’amasser des biens :

Ou si quelque soucy te touche.C’est, lors que le Soleil se couche,De dormir, et de resveillerDe tes chansons avec l’AuroreEt bergers et passans encore,Pour les envoyer travailler.

Mais je vis tousjours en tristessePour les fiertez d’une maistresseQui paye ma foy de travaux.Et d’une plaisante mensonge.Mensonge, qui tousjours allonge