« À Madame Élizabeth, Princesse Palatine, etc. », dit Clerselier, sans donner de date, Mais la Bibliothèque de l’Université de Leyde possède jusqu’à trois copies MSS. de cette lettre, toutes trois datées « d’Egmond, 28 juin 1643 ». D’ailleurs la lettre suivante d’Élisabeth (lettre CCCXI) donne la même date du 28 juin. De ces trois copies, la troisième (p. 86 d’un « Codex Perizonianus, in-4, n 5 foliorum ») est postérieure à l’édition de Clerselier ; les deux autres, qui se trouvent avec la collection des lettres à Wilhelm, ne présentent, non plus que celle-là, que des variantes insignifiantes, qui sont souvent, on le verra, des leçons fautives. C’est pourquoi nous préférons nous en tenir au texte de Clerselier, imprimé sur une minute authentique. L’exemplaire de l’Institut offre quelques corrections, faites, semble-t-il, (sauf une, p. 691, l. 23-24), pour rajeunir le style, ou même, chose curieuse, pour imposer une orthographe de pure convenance (« Ame », avec une majuscule, au lieu de « ame »). Ajoutons qu’une première traduction latine de cette lettre fut publiée, même avant le texte français, par Pierre Borel dans son Compendium Vitæ Cartesii, en 1653, sans date d’ailleurs (p. 50-56, édit. 1676). — Descartes répond ici à la lettre CCCVIII, ci-avant p. 683, et Élisabeth lui répondra, lettre CCCXI (tome IV), du 1 juillet.
Madame,
I’ay tres-grande obligation à voſtre Alteſſe de ce que, apres auoir éprouué que ie me ſuis mal expliqué en mes precedentes, touchant la queſtion qu’il luy a plû me propoſer, elle daigne encore auoir la patience de m’entendre ſur le meſme ſuiet, & me donner occaſion de remarquer les choſes que l’auois obmiſes. Dont les principales me ſemblent eſtre, qu’apres auoir diſtingué trois genres d’idées ou de notions primitiues qui ſe connoiſſent chacune d’vne façon particuliere & non par la comparaiſon de l’vne à l’autre, à ſçauoir la notion que nous auons de l’ame, celle du corps, & celle de l’vnion qui eſt entre l’ame & le corps, ie deuois expliquer la difference qui eſt entre ces trois fortes de notions, & entre les operations de l’ame par leſquelles nous les auons, & dire les moyens de nous rendre chacune d’elles familiere & facile ; puis en ſuite, ayant dit pourquoy ie m’eſtois ſeruy de la comparaiſon de la peſanteur, faire voir que, bien qu’on veuille conceuoir l’ame comme materielle (ce qui eſt proprement conceuoir ſon vnion auec le corps), on ne laiſſe pas de connoiftre, par apres, qu’elle en eft feparable. Ce qui eft, comme ie croy, toute la matiere que voftre Alteffe m’a icy prefcrite.
Premierement, donc, ie remarque vne grande difference entre ces trois fortes de notions, en ce que l’ame ne fe conçoit que par l’entendement pur ; le corps, c’eft à dire l’extention, les figures & les mouuemens, fe peuuent auffi connoiſtre par l’entendement ſeul, mais beaucoup mieux par l’entendement aidé de l’imagination ; et enfin, les choſes qui appartiennent à l’vnion de l’ame & du corps, ne ſe connoiſſent qu’obſcurement par l’entendement ſeul, ny meſme par l’entendement aidé de l’imagination ; mais elles ſe connoiſſent tres-clairement par les ſens. D’où vient que ceux qui ne philoſophent iamais, & qui ne ſe ſeruent que de leurs ſens, ne doutent point que l’ame ne meuue le corps, & que le corps n’agiſſe ſur l’ame ; mais ils conſiderent l’vn & l’autre comme vne ſeule choſe, c’eſt à dire, ils conçoiuent leur vnion ; car conceuoir l’vnion qui eſt entre deux choſes, c’eſt les conceuoir comme vne ſeule. Et les penſées Metaphyſiques, qui exercent l’entendement pur, ſeruent à nous rendre la notion de l’ame familiere ; & l’étude des Mathematiques, qui exerce principalement l’imagination en la conſideration des figures & des mouuemens, nous acoutume à former des notions du corps bien diſtinctes ; et enfin, c’eſt en vſant ſeulement de la vie & des conuerſations ordinaires, & en s’abſtenant de mediter & d’étudier aux choſes qui exercent l’imagination, qu’on apprend à conceuoir l’vnion de l’ame & du corps.
I’ay quaſi peur que voſtre Alteſſe ne penſe que ie ne parle pas icy ſerieuſement ; mais cela ſeroit contraire au respect que ie luy dois, & que ie ne manqueray iamais de lui rendre. Et ie puis dire, auec verité, que la principale regle que i’ay touſiours obſeruée en mes études, & celle que ie croy m’auoir le plus ſeruy pour acquerir quelque connoiſſance, a eſté que ie n’ay iamais employé que fort peu d’heures, par iour, aux penſées qui occupent l’imagination, & fort peu d’heures, par an, à celles qui occupent l’entendement ſeul, & que i’ay donné tout le reſte de mon temps au relaſche des ſens & au repos de l’eſprit ; meſme ie conte, entre les exercices de l’imagination, toutes les conuerſations ſerieuſes, & tout ce à quoy il faut auoir de l’attention. C’eſt ce qui m’a fait retirer aux champs ; car encore que, dans la ville la plus ocupée du monde, ie pourrois auoir autant d’heures à moy, que i’en employe maintenant à l’étude, ie ne pourrois pas toutes-fois les y employer ſi vtilement, lors que mon eſprit ſeroit laſſé par l’attention que requert le tracas de la vie. Ce que ie prens la liberté d’écrire icy à voſtre Alteſſe, pour luy témoigner que i̇’admire veritablement que, parmy les affaires & les ſoins qui ne manquent iamais aux perſonnes qui font enſemble de grand eſprit & de grande naiſſance, elle ait pû vaquer aux meditations qui ſont requiſes pour bien connoiſtre la diſtinction qui eſt entre l’ame & le corps. Mais l’ay iugé que c’eſtoit ces meditations, plutoſt que les penſées qui requerent moins d’atention, qui luy ont fait trouuer de l’obſcurité en la notion que nous auons de leur vnion ; ne me ſemblant pas que l’eſprit humain foit capable de conceuoir bien diſtinctement, & en meſme temps, la diſtinction d’entre l’ame & le corps, & leur vnion ; à cauſe qu’il faut, pour cela, les conceuoir comme vne ſeule choſe, & enſemble les conceuoir comme deux, ce qui ſe contrarie. Et pour ce ſuiet, (ſupofant que voſtre Alteſſe auoit encore les raiſons qui prouuent la diſtinction de l’ame & du corps ſont preſentes à ſon eſprit, & ne voulant point la ſuplier de s’en défaire, pour ſe repreſenter la notion de l’vnion que chacun éprouue touſiours en ſoy-meſme ſans philoſopher ; à ſçauoir qu’il eſt vne ſeule perſonne, qui a enſemble vn corps & vne penſée, leſquels ſont de telle nature que cette penſée peut mouuoir le corps, & ſentir les accidens qui luy arriuent), ie me ſuis ſeruy cy-deuant de la comparaiſon de la peſanteur & des autres qualitez que nous imaginons communement eſtre vnies à quelques corps, ainſi que la penſée eſt vnie au noſtre ; & ie ne me ſuis pas ſoucié que cette comparaiſon clochaſt en cela que ces qualitez ne ſont pas reelles, ainſi qu’on les imagine, à cauſe que i’ay crû que voſtre Alteſſe eſtoit deſia entierement perſuadée que l’ame eſt vne ſubftance diſtincte du corps.
Mais, puis que voſtre Alteſſe remarque qu’il eſt plus facile d’attribuer de la matiere & de l’extenſion à l’ame, que de luy attribuer la capacité de mouuoir vn corps & d’en eſtre muë, ſans auoir de matiere, ie la ſupplie de vouloir librement attribuer cette matiere & cette extenſion à l’ame ; car cela n’eſt autre choſe que la conceuoir vnie au corps. Et aprés auoir bien conceu cela, & l’auoir éprouué en ſoy-meſme, il luy ſera aiſé de conſiderer que la matiere qu’elle aura attribuée à cette penſée, n’eſt pas la penſée meſme, & que l’extenſion de cette matiere eſt d’autre nature que l’extenſion de cette penſée, en ce que la premiere eſt determinée à certain lieu, duquel elle exclut toute autre extenſion de corps, ce que ne fait pas la deuxième. Et ainſi voſtre Alteſſe ne laiſſera pas de reuenir aiſement à la connoiſſance de la diſtinction de l’ame & du corps, nonobſtant qu’elle ait conceu leur vnion.
Enfin, comme ie croy qu’il eſt tres-neceſſaire d’auoir bien compris, vne fois en ſa vie, les principes de la Metaphyſique, à cauſe que ce font eux qui nous donnent la connoiſſance de Dieu & de noſtre ame, ie croy auſſi qu’il ſeroit tres-nuiſible d’occuper ſouuent ſon entendement à les mediter, à cauſe qu’il ne pourroit ſi bien vacquer aux fonctions de l’imagination & des ſens ; mais que le meilleur eſt de ſe contenter de retenir en ſa memoire & en ſa creance les concluſions qu’on en a vne fois tirées, puis employer le reſte du temps qu’on a pour l’étude, aux penſées où l’entendement agit auec l’imagination & les ſens.
L’extreme deuotion que l’ay au feruice de voſtre Alteſſe, me fait eſperer que ma franchiſe ne luy ſera pas deſagreable, & elle n’auroit engage icy en vn plus long diſcours, où l’euſſe taſché d’éclaircir à cette fois toutes les difficultez de la queſtion propoſée ; mais vne faſcheuſe nouuelle que ie viens d’aprendre d’Vtrech, où le Magiſtrat me cite*, pour verifier ce que i’ay écrit d’vn de leurs Miniſtres, combien que ce ſoit vn homme qui m’a calomnié tres indignement, & que ce que i’ay écrit de luy, pour ma iuſte défene, ne ſoit que trop notoire à tout le monde, me contraint de finir icy, pour aller conſulter les moyens de me tirer, le plutoſt que ie pourray, de ces chicaneries. Ie ſuis, &c.
Page 695, l. 22. Il s’agit des suites fâcheuses qu’eut pour Descartes la publication de l’Epistola ad Voetium, fin de mai 1643 (voir ci-avant p. 680, l. 2, etc.). « Il en envoya », dit Baillet, « des exemplaires aux deux Consuls ou Bourgmaistres d’Utrecht [en marge : Vanleew et Vander Hoolck] par deux personnes des plus qualifiées de la ville, qui leur firent des compliments de sa part. Mais les intrigues et les procédures de Voetius avoient déjà préoccupé la plupart des Magistrats en faveur d’une personne aux intérêts de laquelle ils croyoient l’honneur de leur religion attaché [en marge : V. l’Ecrit intit. Aengevangen Proce- dueren]. » (La Vie de M. Descartes, II, 190.)
Au reste, voici, tirés des Archives de la Ville d’Utrecht, Notulen der Utrechtsche Vroedschap ; les documents officiels sur cette affaire : 1 le 5 juin (15 juin, nouveau style) 1643, nomination d’une commission pour examiner l’épitre de Descartes ; 2 le 13 juin (23 juin), citation à comparaitre devant le Vroedschap. Descartes venait précisément de recevoir cette citation, lorsqu’il écrivit à Élisabeth, le 28 juin.
1 « ’S Maendaechs den V Juny 1643. — D’heeren Mr François van de Pol ende Peter van Leeuwen syn versocht ende gecommitteert omme mette heeren professoren Dematio ende Mathaeo te examineren seecker boeckgen uytgegeven by D. Descartes tegens D. Voetium ende de Vroetschap te dienen van advys. »
2 La citation fut imprimée, en forme de placard, tout entière sur le recto d’une feuille qui fut sans doute affichée. On en trouve un exemplaire à la Bibliothèque royale de La Haye, Pamflet 5023 :
« De Vroetschap der Stadt Utrecht in ervaringe gecomen sijnde, dat onlanghs is uyt-ghegeven ende verspreyt wordt, seecker Boeckgen, in Ddit Jaer 1643 ghedruckt tot Amsterdam, by Louis Elsevier, geintituleert : Epistola Renati des Cartes ad celeberrimum virum etc., endeniet langh te vorens seeckeren Brief, daer van het opschrift is Admodum Reverendo Patri Dineto, etc., ende dat in’t laetste uyt-ghegevene den naem van seecker Persoon, sijnde binnen dese Stadt in publijcque bedieninghe, door-gaens werdt ghespelt, ende sijn actien, leven, ommegangh, manieren, studien, leere ende institutien sulcx werden beschreven, dat nae het oordeel van onpartydighe ende hun dies verstaende Mannen, welcker advijs daer over is versocht, sodanighe Persoon in humeur ende conditie daer by beschreven, niet alleen onnut, maer oock ten hoochsten schadelick soude wesen in eenighe publijcque bedieninghe, soo vande Academie, als vande Kerck. Waer-omme Wy’t selve ter herten nemende, ende overleydt hebbende, hoe de waerheydt der » saecke best nae ghespeurt, de gherustheydt der Stadt, den dienst vande Kercke al-hier, mitsgaders het floreren der Academie ten hoochsten
ghevordert, alle onrust, onstichtinghe ende aenstootelicheden gheweert mochten worden, goedt ghevonden hebben de saecke naerder te ondersoecken : Tot welcken eynde wel van meeninghe souden sijn den voornaemden des Cartes, indien hy onder de Jurisdictie onser Stadt sich onthielde, te constringeren sijne voorsz twee Tractaten, met bewijs daertoe dienende te munierem, om den Persoon daer-inne ghementioneert daer tegens ghehoort, alsdan ghedaen te worden, sulcx die æquiteyt der saecke, ende het beste der Academie ende Kercke soude verevsschen. Dan aen-ghesien den voornaemden des Cartes sich onthoudt buyten deser Stadts Jurisdictie, ende datmen al-hier onseecker is vande plaetse sijner residentie Soo ist, Dat Wy goedt ghevonden hebben by Publicatie bekent te maecken, dat den selven des Cartes sich al-hier binnen Utrecht sal moghen in-stellen binnen den tijdt van drie weecken (ghenietende ten dien fine vry acces ende reces ; omme den inne-houden vande voorsz. Tractaten sulcx te verifieren, als hy sal oordelen tot sijne intentie dienstich te wesen, ende den voornaemdem Persoon daer tegens ghehoort, ende sijn bewijs ghesien, voorts ghedaen te worden naer behoren. Ende om dat den voornaemden des Cartes hier van te beter kennisse sal connen becomen, hebben’t selve al-omme, sulcx men Stadts Publicatien ghewoon is, doen affigeren. »
« Aldus gepubliceert naer voor-gaende Clock-luydinge vanden Stadthuyse t’Utrecht, more solito, op den XIII Junij 1643. By my, C. de Ridder. » (t’Utrecht, Ghedruckt by Amelis Janssz van Paddenburch, Ordinaris Drucker, woonende inde Lijnmerckt, inde Boeck-Druckerye, Anno 1643.)
Descartes répondra à cette citation, le 6 juillet, tome IV, lettre CCCXIV. On y trouvera (aux Additions) la traduction des textes flamands ci-dessus.