« À Madame Élizabeth, Princesse Palatine, etc. », sans date. Mais Descartes répond à trois lettres d’Élisabeth (lettres DXIX, DXXII et DXXVI ci-avant, du 30 juin, de juillet, et du 23 août 1648). La première ayant été envoyée à Paris, ne lui fut renvoyée en Hollande, que lorsque lui-même eût averti qu’il était de retour en ce pays. La présente lettre serait donc de la fin de septembre ou du commencement d’octobre.
Madame,
I’ay eu enſin le bonheur de receuoir les trois lettres que voſtre Alteſſe m’a fait l’honneur de m’écrire, & elles n’ont point paſſé en de mauuaiſes mains. Mais la premiere, du 30 Iuin, ayant eſté portée à Paris, pendant que i’eſtois deſia en chemin pour reuenir en ce païs, ceux qui l’ont receuë pour moy ont attendu des nouuelles de mon arriuée auant que de me l’enuoyer, & ainſi ie ne l’ay pû auoir qu’auiourd’huy, que i’ay auſſi receu la derniere du 23 Aouſt, par laquelle i̇’aprens vn procedé iniurieux que i’admire ; & ie veux croire, auec voſtre Alteſſe, qu’il ne vient pas de la perſonne à qui on l’attribuë. Quoy qu’il en ſoit, ie n’eſtime pas qu’on doiue eſtre faſché de ne point ſaire vn voyage, où, comme voſtre Alteſſe remarque fort bien, les incommoditez eſtoient infaillibles & les auantages fort incertains. Pour moy, graces à Dieu, i’ay acheué celuy qu’on m’auoit obligé de faire en France, & ie ne ſuis pas marry d’y eſtre allé, mais ie ſuis encore plus aiſe d’en eſtre reuenu. Ie n’y ay veu perſonne dont il m’ait ſemblé que la condition fuſt digne d’enuie, & ceux qui y paroiſſent auec le plus d’éclat m’ont ſemblé eſtre les plus dignes de pitié. Je n’y pouuois aller en vn tems plus auantageux pour me faire bien reconnoiſtre la felicité de la vie tranquille & retirée, & la richeſſe des plus mediocres fortunes. Si voſtre Alteſſe compare ſa condition auec celle des Reines & des autres Princeſſes de l’Europe, elle y trouuera meſme difference qu’entre ceux qui ſont dans le port, où ils ſe repoſent, & ceux qui ſont en pleine mer, agitez par les vents d’vne tempeſte. Et bien qu’on ait eſté ietté dans le port par vn naufrage, pourueu qu’on n’y manque des choſes neceſſaires à la vie, on ne doit pas y eſtre moins content, que ſi on y eſtoit arriué d’autre façon. Les faſcheuſes rencontres qui arriuent aux perſonnes qui ſont dans l’action, & dont la felicité depend toute d’autruy, penetrent iuſqu’au fond de leur cœur, au lieu que cette vapeur venimeuſe, qui eſt deſcenduë des arbres ſous leſquels ſe promenoit paiſiblement voſtre Alteſſe, n’aura touché, comme i’eſpere, que l’exterieur de la peau, laquelle ſi on euſt lauée ſur l’heure auec vn peu d’eau de vie, ie croy qu’on en auroit oſté tout le mal.
Ie n’ay receu aucunes lettres, depuis cinq mois, de l’amy dont i’auois écrit cy-deuant à voſtre Alteſſe. Et pour ce qu’en ſa derniere il me mandoit ſort ponctuellement les raiſons qui auoient empeſché la perſonne à laquelle il auoit donné mes lettres, de me faire réponſe, ie iuge que ſon ſilence ne vient que de ce qu’il attend encore cette réponſe, ou bien peut-eſtre qu’il a quelque honte de n’en auoir point à m’enuoyer, ainſi qu’il s’eſtoit imaginé. Je me retiens auſſi de luy écrire le premier, aſin de ne luy ſembler point reprocher cela par mes lettres, & ie ne laiſſois pas de ſçauoir ſouuent de ſes nouuelles, lors que i’eſtois à Paris, par le moyen de ſes proches, qui en receuoient tous les huit iours. Mais lors qu’ils luy auront mandé que ie ſuis icy, ie ne doute point qu’il ne m’y écriue, & qu’il ne me faſſe entendre ce qu’il ſçaura du procedé qui touche voſtre Alteſſe, pour ce qu’il ſçait que i’y prens beaucoup d’intereſt. Mais ceux qui n’ont point eu l’honneur de vous voir, & qui n’ont point vne connoiſſance tres-particuliere de vos vertus, ne ſçauroient pas conceuoir qu’on puiſſe eſtre ſi parfaitement que ſuis, &c.