Descartes à Élisabeth - Paris, juin ou juillet 1648

René Descartes (1596–1650)

Correspondance avec Élisabeth

« À Madame Élizabeth, Princesse Palatine, etc. », sans date. Mais les événements que Descartes mentionne dans cette lettre permettent de la dater. L’Arrêt d’Union du Parlement avec les autres Cours souveraines (Chambre des Comptes, Cour des Aides, Grand Conseil), dont il parle comme d’un fait accompli, est du 13 mai 1648 ; mais la Reine-Régente, Anne d’Autriche, s’y opposa d’abord et fit déſense aux députés de se réunir, comme ils étaient convenus, à la Chambre Saint-Louis ; son opposition ne cessa que le 22 juin. Plus tard les propositions de la Chambre Saint-Louis furent sanctionnées par déclarations royales (11, 13 et 18 juillet). Or Descartes parle au moins de la permission de la Reine (p. 198, l. 11). Cette lettre a donc été écrite fin de juin ou commencement de juillet. — D’autre part, Élisabeth y répond maniſestement par la lettre DXXII ci-après, qu’elle écrivit entre deux autres, la DXIX, du 30 juin, p. 194, et la DXXVI ci-après, du 23 août. La lettre du 30 juin et celle-ci se croisèrent en chemin. Descartes, trouvant que la réponse à sa lettre du 7 mai (ci-uvant, p. 165, l. 4-5) tardait un peu, aura écrit de nouveau, tandis que la princesse répondait.

Madame,

Encore que ie ſçache bien que le lieu & la condition où ie ſuis ne me ſçauroient donner aucune occaſion d’eſtre vtile au ſeruice de voſtre Alteſſe, ie ne ſatisferois pas à mon deuoir, ny à mon zele, ſi, apres eſtre arriué en vne nouuelle demeure, ie manquois à vous renouueller les offres de ma tres-humble obeïſſance. Ie me ſuis rencontré icy en vne conioncture d’affaires, que toute la prudence humaine n’euſt ſçeu preuoir. Le Parlement, ioint auec les autres Cours ſouueraines, s’aſſemble a maintenant tous les iours, pour deliberer touchant quelques ordres qu’ils pretendent deuoir eſtre mis au maniment des finances, & cela ſe fait à preſent auec la permiſſion de la Reine, en ſorte qu’il y a de l’apparence que l’affaire tirera de longue ; mais il eſt mal-aiſé de iuger ce qui en reüſſira. On dit qu’ils ſe propoſent de trouuer de l’argent ſuffiſamment pour continuer la guerre, & entretenir de grandes armées, ſans pour cela fouler le peuple ; s’ils prennent ce biais, ie me perſuade que ce ſera le moyen de venir enfin à vne paix generale. Mais, en attendant que cela ſoit, i’euſſe bien fait de me tenir au païs où la paix eſt deſia ; & ſi ces orages ne ſe diſſipent bien-toſt, ie me propoſe de retourner vers Egmond dans ſix ſemaines ou deux mois, & de m’y arreſter iuſques à ce que le ciel de France ſoit plus ſerain. Cependant, me tenant comme ie fais, vn pied en vn pays, & l’autre en vn autre, ie trouue ma condition tres-heureuſe, en ce qu’elle eſt libre. Et ie croy que ceux qui ſont en grande fortune different dauantage des autres, en ce que les deplaiſirs qui leur arriuent, leur ſont plus ſenſibles, que non pas en ce qu’ils iouiſſent de plus de plaiſirs, à cauſe que tous les contentemens qu’ils peuuent auoir, leur eſtant ordinaires, ne les touchent pas tant que les afflictions, qui ne leur viennent que lors qu’ils s’y attendent le moins, & qu’ils n’y font aucunement preparez ; ce qui doit ſeruir de conſolation à ceux que la fortune a accoutumez à ſes diſgraces. Ie voudrois qu’elle fuſt auſſi obeïſſante à tous vos deſirs, que ie ſeray toute ma vie, &c.

Ce fut pendant ce séjour de Descartes à Paris que le jeune abbé d’Estrées (« il n’étoit encore àgé que de 20 ans », dit Baillet, II, 341) ménagea une réconciliation entre Gassend et le philosophe. Nous avons là-dessus deux documents : 1 Un récit de Sorbière, dans la Vie de Gassend, qui sert de préface au tome I des Œuvres, publié en 1658 ; 2 des rectifications à ce récit, faites par Adrien Auzout, dans une lettre qu’il écrivit de Rome, le 8 août 1689. Cette lettre était adressée à l’abbé Nicaise, qui, sur la demande de Baillet, « avoit pris la peine d’écrire à Rome d’où M. Auzout, qui avoit vû Descartes à Paris, envoya ce que la mémoire put lui suggérer ». (Baillet, préface, p. xxvi.)

Voici d’abord le récit de Sorbière :

« Ita se gessit Vir optimus in refutando Cartesio, vt præter lepidè quædam dicta nihil inuenias quod aduersarium pungat ; vel si quid tangat cutim extremam, illud quidem blandè, modestè, et cum significatione quadam beneuolentiæ introrsum latentis, et cui renouandæ paratissimus esset. Quemadmodum reipsa fuit, vbi elapso vix quinquennio occasionem habuit Cartesium Lutetiæ amplectendi, et pronum affectum in laudes tanti Viri patefaciendi, copulà scilicet tantorum Virorum Abbate Cæsare Estræo, qui nunc Episcopus Laudunensis factus… Illustrissimus ille Præsul prandio excipere voluit vnà cum Gassendo, Cartesio et Ioanne Launoio suo Theologo Parisiensi, Ægidium Personerium Roberualium Mathematicum, Michaelem Marollum Abbatem Villalupensem, R. P. Marinum Mersennum et Hilarionem à Costa, Mariuallium illum Abbatem qui in Americam transfretaturus in ipso portu Lutetiæ Parisiorum naufragium fecit. Gassendi oborta noctu inualetudo non permisit ut conuiua adesset ; itaque ad illum sub vesperam properarunt, Magistro conuiuij duce, et deleta fuit omnino præteritorum memoria. Sarta enim tectaque deinceps mansit inter illos amicitia, saltem per Gassendum, qui honorificam in Opere posthumo nunc in lucem prodeunte Cartesii mentionem fecit ; quamquam non prorsus exuisse hostilem animum visus fuerit Cartesius in responsionibus Gallicis ad Instantias eodem anno editis. (Gassendi Opera, Lyon, 1658, t. I, p. 19 de la préface non paginée.)

Baillet (Vie de Descartes, II, 341-342) ne fait que paraphraser le récit de Sorbière. La lettre d’Auzout lui sert d’abord à confirmer ce récit, puis à le compléter de la manière suivante :

« Les premiers momens de liberté que l’indisposition laissa à M. Gassendi, furent employez à rendre la visite à M. Descartes, chez qui, aprés s’être accusez mutuellement de trop de crédulité l’un envers l’autre, ils s’excusérent ensuite avec la même bonne foy sur le caractére de l’esprit philosophique, qui traite quelquefois avec trop d’indifférence ce qui s’appelle éclaircissemens nécessaires sur des sujets de mécontentement. [En marge : Lettr. MS. du 8 Août 1689, de Rome par M. Auzout.] M. Descartes retourna encore depuis chez M. Gassendi, avant son départ pour la Hollande. Ils renouvellérent de la meilleure foy du monde les protestations de l’amitié éternelle dont ils avoient, pour le dire ainsi, prété le serment entre les mains de Monsieur l’Abbé d’Estrées, et se séparérent dans une résolution sérieuse de ne plus écouter les suggestions intérieures de leur jalousie, qui ne devoit plus être qu’une louable émulation, pour les exciter davantage à fournir la carrière qu’ils couroient avec tant de gloire et de succés par des routes différentes. » (Baillet, II, 342-343.)

Mais surtout Baillet invoque la lettre d’Auzout pour rectifier la date de la réconciliation : elle eut lieu l’été de 1648, et non pas, comme Sorbière tentait de le faire croire, en 1647 (cinq ans après la publication des Méditations, elapso vix quinquennio). La rectification a son importance : Sorbière concluait, en effet, que Gassend avait bien gardé la foi jurée, mais non pas Descartes, qui, dans sa réponse à la Disquisitio metaphysica de son adversaire, aurait dépassé les bornes. « Mais », remarque Baillet, « cet homme… n’a pû ignorer que cette réponse de M. Descartes, qui d’ailleurs est assez modérée, avoit été composée incontinent aprés son prémier voyage de France [en marge : 1644, à la fin], et qu’elle avoit été imprimée à Paris six mois avant son second voyage [id. : 1647], auquel il met cette fameuse réconciliation de nos deux philosophes [id. : il n’eut pas le loisir de voir le monde à Paris en 1647] ; quoique nous soyons obligez de la remettre encore un an plus tard que luy, pour ne nous point écarter du sentiment de ceux qui sçavent trés-certainement qu’elle s’est faite à son dernier voyage, au mois de juillet de l’an 1648. (Vie de Mons. Descartes, II, 343.)

Remarquons cependant que Mersenne, dans une lettre à Sorbière, du 5 nov. 1646, parle déjà d’une amitié contractée entre Descartes et Gassend (ci-avant, tome IV, p. 515. Cf. ibid. lettre CDXXII, p. 362).

Quant à la date exacte de la réconciliation de 1648, elle est certainement antérieure au 27 juillet, jour où Mersenne (qui fut de la fête) tomba malade. Gassend, dans une lettre à Louis de Valois, datée de Paris, nonis iunij (5 juin) 1648, dit qu’il vient d’avoir la visite de Mersenne et de quelques amis (Gass. Op., VI, 286). Venait-on préparer la prochaine réconciliation des deux philosophes ? « Ce fut le jour de la réconciliation des deux Philosophes que M. de Roberval entreprit, pour la prémiére fois, de démontrer l’impossibilité du mouvement sans le Vuide. M. Descartes, à qui s’addressoient personnellement les prétentions de ce Mathématicien, ne fit point difficulté de répondre d’abord à toutes ses objections. Mais il le fit avec tous les égards qui étoient dûs à la présence de Monsieur l’Abbé d’Estrées et de sa compagnie, sans changer la face d’une conversation honnête et paisible. [En marge : Lettr. MS. de M. Auz. du 8 Août 1689, etc.] L’humeur de M. de Roberval, qui avoit partout besoin de l’indulgence de ceux à qui il avoit affaire, ne s’accommodoit pas assez du flegme qui accompagnoit ordinairement les discours de M. Descartes. Aussi ne fut-il pas long-têms sans s’échauffer. Ni la considération du respect dû à M. l’Abbé d’Estrées, ni la modération de M. Descartes, ne purent éteindre ou rallentir ce feu. »

« Il en fit ressentir les effets en d’autres occasions à M. Descartes, pendant le reste de son séjour à Paris. Les Mathématiciens de la ville s’assembloient souvent, ou chez l’Abbé Picot son hôte, ou aux Minimes de la Place royale jusqu’au fort de la maladie du P. Mersenne, pour avoir la satisfaction de conférer avec luy, ou pour faire leurs observations en sa présence. [En marge : De tous ces Sçavans il ne reste plus que M. Auzout et M. Bouilliaud qui soient vivans.] De tant de Sçavans que M. Descartes voyoit avec plaisir, M. de Roberval étoit le seul qui luy fût devenu formidable par son humeur ; et pour tempérer un peu sa joye, M. de Roberval ne s’absentoit presque d’aucune des assemblées où il se trouvoit. On y répétoit souvent l’expérience du Vuide, non pour l’instruire d’une chose qui ne luy étoit pas nouvelle, mais pour luy en faire voir toutes les maniéres différentes qu on avoit inventées depuis peu, et qu’on (lire : il ?) n’avoit pas encores vuës. Il ne s’y donnoit point d’autre part que celle de spectateur ; c’est pourquoy il y parloit peu, et seulement pour marquer comment ces expériences s’accordoient avec ses principes. Il se contentoit d’écouter les autres ; et soit qu’il suivit les mouvemens de sa retenue ordinaire, soit qu’il voulût éviter la dureté des reparties de M. de Roberval, il refusa presque toûjours de s’expliquer, lorsque la compagnie l’en prioit, voyant sur tout que la plupart étoient dans l’opinion du Vuide effectif, qu’il n’admettoit point. [En marge : Voyez ci-dessus au sujet de l’examen que Descartes fait du livre de Galilée. Voyez aussi les lettres MSS. à Mersenne de l’an 1647, etc..] Mais il ne laissa point de détromper ceux qui croyoient qu’il n’avoit pas encore songé jusqu’alors à la pesanteur de l’air comme à la cause des effets que le vulgaire des Philosophes avoit toujours attribué à l’horreur du Vuide. C’est une observation qu’il avoit faite long-tems auparavant, et même devant Torricelli, par qui tous ces sçavans Mathématiciens de Paris confessoient avoir été devancez dans cette opinion. »

« Ce fut en l’une de ces assemblées, qui ne se tenoit ce jour là ny chez l’Abbé Picot ny aux Minimes, mais chez une personne de marque, que M. de Roberval entreprit de pousser entiérement M. Descartes à bout sur tous les points de sa Physique ausquels il étoit contraire. Quoy qu’il affectât de parler un langage tout à fait opposé à celuy de l’Ecole, il n’en étoit pas plus uni de sentimens avec M. Descartes. Il l’attaqua non seulement sur le Vuide et sur l’impossibilité du mouvement dans le Plein, mais encore sur les Atomes, qu’il rejettoit, et sur la matiére qu’il supposoit divisible à l’indéfini. Il l’entreprit d’un ton si magistral et si semblable à celuy dont il avoit coûtume d’épouvanter les écoliers de sa classe, que M. Descartes, qui n’étoit point venu en France pour disputer, en parut étourdi ; et la crainte de retrouver un second Voetius dans ce professeur, fit qu’il aima mieux se taire que de luy laisser prendre pied sur ce qu’il pourroit luy dire pour l’embarquer dans des contestations. Il témoigna néanmoins à la compagnie qu’il ne s’abstenoit de répondre à M. de Roberval que pour l’obliger de mettre ses difficultez par écrit, et qu’il s’offroit en ce cas là de le satisfaire. Il n’étoit rien de plus raisonnable, rien de plus digne d’un Philosophe pacifique ennemi de la chicane, que cette proposition que lui faisoit M. Descartes. C’étoit le moyen le plus naturel pour prévenir la surprise et l’équivoque, pour se posséder plus parfaitement, et pour examiner avec plus de loisir et de sang froid les raisons de l’un et de l’autre. M. de Roberval ne voulut pas se soumettre à une condition si juste ; et il ne fut pas plûtôt sorti de l’assemblée, que, s’imaginant pouvoir prendre droit sur le silence de M. Descartes, il se vanta par tout qu’au moins une fois en sa vie il avoit sçû luy fermer la bouche. M. Descartes ne jugea point à propos de relever une si sotte vanité, et il crud devoir abandonner pour toûjours M. de Roberval à sa propre complaisance.(Baillet, II, 344-346.)