La Flûte qui s’est tue

Renée Vivien (1877–1909)

Poèmes

LA FLÛTE QUI S’EST TUE

Je m’écoute, avec des frissons ardents,Moi, le petit faune au regard farouche,L’âme des forêts vit entre mes dentsEt le dieu du rythme habite ma bouche.Dans Ce bois, loin des ægipans rôdeurs,Mon cœur est plus doux qu’une rose ouverte ;Les rayons, chargés d’heureuses odeurs,Dansent au son frais de ma flûte verte.

Mêlez vos cheveux et joignez vos brasTandis qu’à vos pieds le bélier s’ébroue,Nymphes des halliers ! Ne m’approchez pas !Allez rire ailleurs pendant que je joue !Car j’ai la pudeur de mon art sacré,Et pour honorer la Muse hautaine,Je chercherai l’ombre et je cacheraiMes pipeaux vibrants dans le creux d’un chêne.Je jouerai, parmi l’ombre et les parfums,Tout le long du jour, en attendant l’heureDes chœurs turbulents et des jeux communsEt des seins offerts que la brise effleure.… Mais je tais mon chant pieux et loyalLorsque le festin s’exalte et flamboie.Seul le vent du soir apprendra mon mal,Et les arbres seuls connaîtront ma joie.

Je défends ainsi mes instants meilleurs.Vous qui m’épiez de vos yeux de chèvres,Ô mes compagnons ! allez rire ailleursPendant que le chant fleurit sur mes lèvres !Sinon, — je suis, faune après tout, si beauQue soit mon hymne, — et bouc qui se rebiffe,Je me vengerai d’un coup de sabotEt d’un coup de corne et d’un coup de griffe !