Malédiction sur un Jardin

Renée Vivien (1877–1909)

Poèmes

MALÉDICTION SUR UN JARDIN

Fane-toi, beau jardin dont j’aimais les odeurs,Où s’attardaient, plaintifs et las, les vents rôdeurs.Que périssent demain tes miels et tes odeurs !Et que d’infâmes vers rongent le cœur des roses !Que penchent les pavots et les pivoines closes !Ô jardin, que le soir fasse mourir tes roses !

Vienne le vent mauvais qui tuera ces jasminsQu’elle cueillit hier, en passant, de ses mainsQui restaient pâles dans la pâleur des jasmins !Voici que monte et que s’accroît le flot des herbesFurieuses autant que les vagues acerbes…Que monte la marée invincible des herbes !Et que ce flot tenace étrangle les grands lysPareils à sa blancheur et qu’elle aimait jadis !Que soit anéanti le dernierde ces lys !Que le passant dénonce et détruise ces ronces,Dont l’accueil est pareil aux plus rudes semonces,En maudissant le mal infligé par ces ronces !Jardin, pourquoi serais-tu beau, jeune et charmant,Toi qui ne reçois plus mes pas fiévreux d’amant,Et qui n’abrites plus son jeune corps charmant ?

Je t’abandonne aux yeux futurs, je te délaisse !Puisque tu ne plais plus à la belle maîtresseQui t’aimait, à mon tour, jardin, je te délaisse…Beau jardin où nos pas ne s’égareront plus,Reçois des étrangers les longs soins superflus !Fane-toi, beau jardin ! Elle ne m’aime plus.