Bonheur Crépusculaire

Renée Vivien (1877–1909)

À l’heure des mains jointes (1906)

Tes sombres anneaux d’améthysteS’animent et tremblent un peuSous la jaune lueur du feu…Au dehors la clarté persiste.

Accueillons le songe, donneurD’enchantements et de féeries…Mêlons nos âmes attendriesEt parlons de notre bonheur.

Parlons du bonheur, ma très chère,Comme l’on parle d’un ami,Évoquant, en l’âtre endormi,Sa ressemblance familière…

Les choses semblent nous servirDans un empressement docile…Chuchotons : « Mon âme tranquilleN’a plus de rêves d’avenir. »

Le bonheur se fait mieux comprendrePar les intimités d’hiver,Lorsque flotte et pleure dans l’airL’âme du crépuscule tendre.

Le bonheur est tissé d’oubli ;Il ne connaît pas l’espérance ;Il ressemble à la délivranceAprès le labeur accompli.

Et c’est le bonheur d’être assisesToutes deux, auprès du foyer,Et de voir le feu rougeoyerEn tes calmes prunelles grises.

C’est de taire les vains aveuxEt d’oublier les autres femmes,En regardant luire les flammesÀ travers tes profonds cheveux.

C’est de voir s’embraser l’automneDans l’âtre aux multiples refletsOù croulent des tours, des palais,Des façades et des colonnes…

Dans mon cœur qui frissonne un peu,Un sanglot d’autrefois persiste…Vois comme le bonheur est triste,Les soirs d’hiver, auprès du feu…