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Anciennetés
C’était au temps abstrait de Seul : futur, l’objetS’essayait vers la ligne où le vœu sera chose ;L’âme, aux ailes de plan ouvertes pour le jet,Aspirait à l’argile en le gré de la Cause.
Or Seul, hanté par l’odorance du JardinPrêt à jaillir des hauts sillons de sa pensée,Vit se cabrer devant son mystère, soudain,Le saisissable éclat d’une Flamme avancée.
— « Ton nom, s’écria Seul, feu que n’a pas conçuMon ensealissime et tranquille génie ?Je ne t’ai pas pensé, tu n’es pas mon issu.Ô Seul, serais-je Deux dans ma vierge harmonie ?
Oui, j’émettrai l’azur et ses ardents raisins,Je gonflerai des monts et je suerai des fleuves,Aux flots je donnerai les chênes pour voisins,Je créerai l’olivier pour les colombes neuves.
Sublime apothéose offerte au devenirSans perdre le triomphe entier de sa corolle,Me voici grandiose au seuil de l’avenirCar je vais m’effeuiller avec une parole.
Mais mon poème n’est encore qu’en zérosDivinement couvés par ma caresse énorme ;De ces œufs, prometteurs de nombres au chaos,Rien n’émana déjà dans l’arrêt d’une forme.
Espace pour l’oiseau, glèbe pour les moissons,De mon front chaque chose est toujours à descendre,Les océans prochains ne sont que des frissons,Les soleils imminents des tisons sous la cendre.
L’Absolu récusant à jamais le sommeil,Tu n’es donc pas l’inconscient effet d’un songe,De l’ombre vaste où se pavane mon éveilNon plus ne saurait sourdre une œuvre de mensonge.
Tu t’agrippes pourtant, ô pieuvre de lueur,A même la prunelle interdite de l’Être,Et ma science attend sous sa tempe en sueurLe rayon divulguant ta raison d’apparaître.
Hypothèse d’un corps que Seul exprimera,Il faut que son foyer soit géant dans le prochePour transsuder ainsi de ce qui germeraEt dès lors s’affirmer par l’éclat qui m’accroche.
Je crois donc, avenir d’une réalité,Que tu viens, devançant l’Age des Créatures,Ouraganer la paix de mon éternitéAfin que je m’apprête aux tempêtes futures.
Vite déchiffre-moi cette énigme de feuQu’alimentent, bizarre amas d’allégories,Des fanfares, des paons, des blasphèmes à Dieu,Des serments tronçonnés et des chocs de patries.
Oh dis, spectre à rebours, la Force de demainQue tu fais pressentir par une telle empriseQue ma barbe si blonde a blanchi de surprise ! »Et la Flamme lança : « Je suis l’Orgueil Humain. »
Sourire enclos en des fleurs de rosierJe vis de par la magnifique haleineEt je triomphe, avec dans le gosierLe chant joli des ailes de la plaine.
Dieu, je suis toi dans un creux de la main,Reflet resté de ta coquetterieEn quelque pluie où d’un regard humainSe dut mirer ton unité fleurie.
Nue, or je vais sous l’arc vif du soleilQui me mûrit la joue à sa lumièreEt chaque tournesol gire en éveilCar je suis belle d’être la première.
Mais, ô Maître, pourquoi ce lâche écueilQue tu sculptas au cœur de ton chef-d’œuvre ?Sur mes instincts déjà grince l’orgueilEt mes désirs se lovent en couleuvre.
A l’horizon rouillé du monde vieuxJe m’apparais avec la face double :Ici j’offre le miel de mes grands yeux,Là j’épands le poison de mon sang trouble.
Durant l’épais mystère du chaosQuel dessein noir le heurtait à la tempe,Et ce dessein, finalement éclos,N’est-ce pas lui cette chose qui rampe ?
Fis-tu la femme afin de courroucerL’ami captif en son argile d’hommePuisque je sens les ongles me pousserEt mon œil bleu jaillir vers cette pomme ?
Si c’est pour une telle royautéQue tu sortis Ève de ta paresseEt si tu veux méchante la Beauté,Que ne m’as-tu supprimé la caresse ?
Alors du moins, franche bouche qui mord,J’aurais servi ta sombre loi de haine,Éparpillant la misère et la mort,Sans éprouver jamais la moindre peine
Et, pitoyable esclave sans rachat,Femelle irresponsable de ton signe,Je n’eusse pas mérité le crachatDes enfants nés de ma rose maligne.
L’éloquence des nuits clignote sur Ithaque.Un chœur d’avènement palpite dans les bois.Sur les cadences d’huile une carène craquePuis le sable trahit des pas vus autrefois.
La Reine, sur l’ivoire et l’argent de son thrône,Sculptée, enclose des douze agrafes d’or finDe son peplos, rêvant, hèle comme une aumôneL’Absent au casque vif dont son vieux jeûne a faim.
Par la kithare emplis des torrents du kratèreEt le ventre doublé de ventres de brebis,Les Prétendants, sur les toisons des mets, par terre,Ont des rires baveux plein leur trogne rubis.
Dans leur haleine d’ail coassent des grenouillesEt leur vie est aveugle aux Kèrs au doigt fatalTandis que le brasier hérisse entre les rouillesDes armes des cloisons un réveil de métal.
Les Femmes-aux-bras-blancs, dans l’impouvoir du mâle,S’entrecueillent leur rose aux lueurs de leurs yeuxDans l’appartement clos où le paros très pâleJalonne le logos négligeable des Dieux.
Dehors, la main tendue au chambranle de frêne,Un soleil de vengeance accroupi dans les nuitsDe ses hideurs d’emprunt, le Rêve de la ReineA l’air d’un tas de paille où pourrissent des fruits.
Les yeux hébreux font une bague au TabernacleOù germe le pardon que marchande Israël.Jéhovah l’Offensé songe en son habitacleDe sittim odorant qu’ouvragea Bésalel.
Ce songe est tapissé de pourpre, d’hyacinthe,De cramoisi ; des colonnettes sveltes d’orEn sont les gardiens clairs, et d’argent est leur plinthe.L’encens nimbe d’un lange avare le Trésor.
Dedans palpitent les merveilles de l’orfèvreEt puis du tisserand au rythme souverain,Dehors, sur la cloison d’ingénus poils de chèvre,Giclent, au soleil vif, des agrafes d’airain.
Tandis qu’un jeûne sec dégonfle tous les ventres,Le repentir gave les cœurs à son banquet.Les tentes ont l’aspect formidable des antresOn entend y rugir les lions du regret.
Chaque pécheur fait la toilette de son âmeOù des oiseaux pernicieux se sont blottis.Puis, ces oiseaux livrés à l’aquilon du blâme,Il les mande aux pipeaux dressés dans le parvis.
Or, ces pipeaux sont les doux membres du Grand PrêtreInsigne parmi sa chemise en lin retors ;Son âge fait pleuvoir de longs cheveux d’ancêtre,Un triste enthousiasme ouragane son corps.
Fraîchement émané de la cuve limpide,Il attend, pur de peau tels que sont les poissons,Il attend, magistral, officiel, avide,Et son sexe fané dort sous des caleçons.
Pour capter les péchés dont le peuple s’allègeSon zèle s’est donné les accents d’un appeau ;Dupés, les essaims noirs s’abattent sur sa neige,Et le Pontife est mâchuré par ce fardeau.
Ses bras ayant plongé dans des bêtes à cornes,Il a l’air de brandir deux sarments enflammésOu semble ces captifs qui dans les geôles mornesOnt massacré leurs poings de leurs dents d’affamés.
A ses côtés, mystérieux comme des grottes,Les Sacrificateurs ont des poses d’agneauxSous les rochets, les baudriers et les calottes,Mais les fleurs de leurs yeux s’effeuillent en couteaux.
Voici paraître un bouc aspect de la ténèbre.Le Grand Prêtre, étranglant le coupable gibier,En charge le dos vil d’un geste si funèbreQue la bête a ridé sa face d’usurier.
Les Tribus alentour piochent du front la terre,La contrition fume comme un encensoir.Les Lévites enfin signalent de se taireCar le Pontife blanc va parler au bouc noir.
Lors le vieillard massif clame selon le rite.Sa tempête de cèdre et les dards de ses yeuxTroublent les chérubins qu’Oliab le DaniteEnta sur les tapis du mischkan précieux :
— « O bête, qui, parmi le parfum et le psaume,Étales ton ordure digne du talon,Va porter au désert les méfaits d’un royaumeQui brigue la vertu des lys de Zabulon !
Israël a flétri les Lois HarmonieusesDont Jéhovah durant le frénétique jourOrna le patriarche aux cornes radieusesSur le Sina, dans le rosier de son amour.
Israël a trahi la splendide allianceQue tressèrent jadis ses aïeux et CeluiQui promit une immarcessible confianceEn leur faisant compter les raisins de la nuit.
Les Tribus ont fâché le Père aux mains fertilesQui, pour moudre nos chaînes comme des moissons,Rouilla le Nil très blond sculpté de crocodilesEt fit de nos geôliers le festin des poissons ;
Qui, dans la suite, apprivoisa le désert fauveOù la manne neigeait sur les scorpions rouxEt les ruisseaux — tels des cheveux, d’un crâne chauve —Jaillissaient joliment des stériles cailloux.
C’est Lui qui nous guida vers la Terre Promise,Refusant au Jourdain le fruit de notre orteil,Et la servit, ainsi qu’une ample friandise,A Josué le dextre oiseleur du soleil.
Ici l’arbre jamais ne leurre les corbeilles,Les ruches on dirait de vivants coffres d’or,Les vignes ont du vin plein leurs pendants d’oreilles,Et les montagnes sont enceintes d’un trésor.
Ici la vierge, liliale et sans astuce,Est l’opulent écrin qu’ouvrira le mari.Ici la lèpre fuit les sexes sans prépuceEt le père jamais n’eut le baiser tari.
Ici tout est charmé, les berceaux et les tombes,Les bras sont des rameaux, l’esprit est sans verroux,Les orages sont faits par l’aile des colombesEt les bercails ne sombrent pas au sein des loups.
Toutefois ce royaume a montré le cou raideAu Joaillier de ses victorieux matins.O bouc puant, c’est pour jolir son âme laideQue je vais te chasser vers les sables lointains.
Emporte l’œil qui pourlécha la vaine idole,Les faux serments crachés au ciel en souriant,Le froment refusé devant le seuil frivoleAu crabe que tendait l’aride mendiant.
Emporte le blasphème et le fiel des enviesEt la main qui plongea dans les sacs étrangers,Emporte le couteau des éteigneurs de viesEt les astres couchants par l’aurore outragés.
Emporte les sabbats où l’avide besogneSongeait au bain futur fait de sicles d’argentEt l’obstacle placé devant ce sage ivrogneDes ténèbres, l’aveugle au bâton indulgent.
Emporte la luxure au geste délétèreSemant dans le chaos d’un illusoire hymen,Emporte l’équivoque et visqueux adultèreQui change en durs oiseaux les pierres du chemin.
Tous les crimes enfin dont le spectre consterneUn peuple naufragé dans son regret de sel,Toi qui perds à jamais ton miroir de citerne,O bouc, va les servir au farouche Azazel ! »
Après l’amer torrent de ces rudes paroles,Il entre au sanctuaire endosser l’habit fierPour reparaître au son des campanettes follesQui frangent son méhil d’un gazouillement clair.
Prompt, Israël se dresse et ses lèvres d’ivoireMûrissent à la braise d’un hymne vermeil,Le Grand Prêtre que vêt l’hyacinthe de gloireSplendit sur l’hosanna comme un jeune soleil.
Le pectoral aux douze pierres précieusesMariant les Tribus en un gai firmament,Tel l’éventail d’un paon aux plumes curieuses,Bariole l’éphod d’un pur tressaillement.
La tiare éparpille les rais d’une lameOù triomphe, gravé, le nom de l’Éternel.Or, de la barbe aussi noble qu’une oriflamme,Ruisselle un miel clément, paisible, paternel.
Mais un glaive soudain, rire froid et superbe,Sur l’autel du parvis a fauché deux béliers,Alors le Peuple, absous par la sanglante gerbe,S’épanouit, les yeux pareils aux chandeliers.
Et c’est vers l’azur chaste un avril d’aubépinesFerventes essorant des prestes encensoirsEt les bouches se cueillent, roses sans épines,Parmi les danses qui font croire à des pressoirs !
Ce pendant le bouc noir, en la chaîne rageuseQui durement l’entraîne au désert sans pâtis,Bêle vers le bercail où sa chèvre neigeusePleure son jeune lait sur leurs vierges cabris.
Le Bel au front de sacre éventé par la palmeHonore de sa faim l’orthodoxe Simon.L’olive et le raisin, son pressoir de dents calmeEn fait l’offrande fraîche à son divin limon.
Depuis la Crèche où zézayaient les ailes blanchesDes séraphins éclos parmi l’avènementEt depuis Nazareth où l’on sciait des planches,Nombreux fut le voyage, aussi l’événement.
Il est allé, versant la pacifique oboleEn les cœurs tourmentés de la frêle maison ;Il a passé, contant la claire paraboleOù se marient le grain, la plume, la toison.
Genoux et bras chargés de puériles joues,Maintes fois il parut un humain oranger.Les femmes de la plaine, analogues aux prouesVers le salut, appareillaient vers l’Étranger.
Céramique des puits, jarres de Samarie,Il vous enjolivait d’une phrase de ciel.Du haut de la colline il prêchait la prairie,Et ce n’était qu’épis, que bruit d’aile, que miel.
Par un geste efficace autant qu’une harangue,Il raviva la perle en le chaton des cils.Les muets à la main souple comme une langue,Il leur mit dans la gorge un nid plein de babils.
Il conquit, moyennant le chanvre aux mille mailles,Les joyaux savoureux qui vivent dans les eaux.Il fut le boulanger sans four et sans semailles.Il ralluma la lampe maigre des tombeaux.
Tel, il eût pu florir emmi la GaliléeOù les regards l’ornaient d’un hommage de paon,Mais il n’oubliait point qu’à sa vie exiléeFut prédit le trépas vilain du chenapan.
C’est pour cela qu’assis sur son trône qui marche,Une mule docile aux prunelles de jais,II traverse la foule en jeune patriarche,Émerveillant les gueux d’un espoir de palais.
Il porte aux funérailles sa splendeur de cygneAfin de consommer le serment éternel.Sur un farouche mont deux rameaux lui font signe,Que n’a pas caressés le rabot paternel.
A table chaque bras, tel un cou de cigogne,Alimente la bouche avec son bec de main,Les Disciples aux traits couleur de la besogneMangent, vieillis par la poussière du chemin.
Tandis que, pavoisé d’un air de fiançailles,Le Bel ouvre son âme, harmonieux grenier,A l’écart, sous l’auvent de ses torves broussailles,L’Iscariote attise un œil comme un denier.
Déjà se sont vidés les plats et les corbeillesQuand survient une femme au visage de fardEt dont la chevelure est un essaim d’abeilles.Simon l’Amphitryon sursaille, aigre et blafard.
— « N’est-ce pas le Scandale qui sort de son antreA l’heure oblique afin de marchander aux chairsVeuves d’abri le vestibule de son ventre ? »Sur son épaule un vase empli de parfums chers,
Lentement la publique va vers le MessieAvec tous les ramiers de l’angoisse en son sein.Les convives ont peur sous ses yeux de cassie,Car elle est belle ainsi que l’on est assassin.
Se fanant à genoux, elle épand la magieDe son urne d’albâtre sur les pieds du BelPendant que de l’ardente face d’élégieCrèvent éperdûment les réservoirs de sel.
La pécheresse enfin se tord entre la pieuvreÉnorme des remords qui la tenaille au sol.On dirait qu’un marteau fit tomber un chef-d’œuvre.Une âme se lamente en le gracile col.
Les parfums gravissant le sentier des narines,C’est, au cerveau de tous, un prompt enchantementQui sous la cloche taciturne des poitrinesFait se pâmer les cœurs délicieusement.
Dans les crânes, des anges tissent en mirageUn spontané vallon de fenouil et de thymAvec, à son mitan, un timide villageSymbolisant le repentir de la putain.
Étrange vision de candides miracles !Brebis enseignant à bêler aux loups gloutons ;Ventres de monstres, purs comme des tabernacles ;Torrents à pic, plus doux que des dos de moutons.
Pâle, un corbeau roucoule un vieil air des légendes ;Une colombe endeuille ses plumes de lys ;Les serpents ne sont plus que flexibles guirlandesD’oiseaux bleus aspirés par les faims de jadis.
Rompus, des tournesols, orphelins de ton charme,O Magdeleine, effarent l’herbe d’encensoirs.Là-bas, près d’un tronc mort, une tombe sans larmeRecèle, au lieu d’un corps, un rire et des miroirs.
Alors Celui tombé du pommier de MarieSur la paille parmi l’encens, la myrrhe et l’or,Se lève, étend les mains sur la chair de féerieEt dit ces mots pareils aux pièces d’un trésor :
— « Fille qui, suppliant le Fils à barbe d’astre,As choisi pour miroir l’ongle de mon orteil,J’admire l’hirondelle éclose en ton désastre,Et la honte me plaît qui t’a peinte en soleil.
C’est bien de tendre ses vertèbres à la corde,O toi qui me chaussas de suaves parfumsPour que le bleu pardon, fleur de miséricorde,Étoilât le fumier de tes péchés défunts.
Mon âme est maternelle ainsi qu’une patrieEt je préfère au lys un pleur de sacripant.Les regrets sont la clef bonne à ma bergerie,Je fais une brebis du loup qui se repent.
Venez, tous les vaincus aux griffes du reptile,Le faible sans sourire et le pauvre sans fleur,J’ouvre l’amène auberge de mon évangileAux vagabonds fourbus des routes de douleur.
C’est pour vous seuls, gens de misère ou de rapines,Que sous le fouet j’irai vers le mont des rachats,Ayant sur mon génie un royaume d’épinesEt le long de ma peine un manteau de crachats.
Les malins m’y cloueront au sycomore infâmeEt leur regard de fer me percera le flanc,Mais de ce large trou s’envolera mon âmeEt tout s’anoblira de son passage blanc.
Or je veux d’ici-bas, rosier des allégressesEn humiliation devant mon front d’azur,Je veux, avec les roses qui sont tes caresses,Composer ta couronne d’archange futur.
Car j’applaudis à la détresse nonpareilleQui fait jaillir deux océans de tes grands yeux,O Fille au nom joli comme un pendant d’oreilleEt dont le corps sera le diamant des cieux !
Ta beauté ne pouvait sombrer dans la tempête,O tragique symbole de la charité,Cueille donc une palme au palmier de ma fête :Être belle, vois-tu, c’est de l’éternité !
Souris ! Par le chemin léger de ton haleineUn ange s’est blotti sous ta peau de baiser.Retourne vers le peuple et dis-lui, Magdeleine,Qu’une larme a suffi pour te diviniser ! »
La chevelure en pleurs à la façon des saules,L’intruse se leva comme on sort de la mer.Un frisselis subtil à fleur de ses épaulesIndiquait que deux ailes germaient de sa chair.
Tous enfin, revenus du magique villageEt se frottant les yeux comme après le sommeil,Suivirent, à genoux dans le joli sillage,La femme au cœur plus grand qu’un lever de soleil.
Au verbe de Jésus, le cadavre vagit.Le sépulcre accouchait d’une forme olivâtreDont les cils dégrafés versaient des regards d’âtre.Et la foule, béante, ainsi qu’un bœuf mugit.
— L’aurore courtisait les lys de Béthanie. —Les bras de l’affranchi du manoir sans vantailSe prirent à tiquer en bras d’épouvantail,Un grillon fol hantait la mâchoire jaunie.
Lazare s’avança, d’une roideur de fer,Entre son front hideux fanant les jeunes fillesEt le lent bégaiement des pas à ses chevilles.Tombé du ciel, on l’eût dit monté de l’enfer.
Les aromes, qu’avec leurs larmes solennellesSur sa peau ses deux sœurs avaient voulu verser,Envahissant son odorat, fesaient danserDes rides sur sa face et gicler ses prunelles.
L’aquilon répandu des cèdres de l’HébalSifflait dans ses cheveux droits ainsi que des chaumesEt décrochait les vers dont les têtus monômesSerpentaient dans les plis poudreux du lin tombal.
Une onde qui passait lui jeta la copieDu corps qui l’habillait sur la terre autrefois.Il faillit crouler quand, se trouvant sous ses doigts,Il eut soudain l’éclair d’une Extase tarie.
Puis il sembla traquer un gibier qui jadisDevait être sa joie. Il têta sa mémoire,Mais aucun lait ne vint de la mamelle noire.Dans ses sables humains sombraient les oasis.
Du clocher de son crâne il supplia les cloches,Mais vain fut son souhait d’une obole d’airain.De sa nuque à ses yeux, comme sur un terrain,Ses longs doigts sarmenteux cognaient tels que des pioches.
La splendeur secouée aux branches du savoir,Son air d’apothéose et ses tapis d’étoiles,Les arcanes d’en haut sucés jusques aux moelles,Qui donc put annuler cela d’un éteignoir ?
Trahissant la promesse du jeune évangileQuel triangle lugubre a sur un tronc mauditDécollé ton génie, ô Lazare interditSous le réveil mystérieux de ton argile ?
Enfin qui t’a précipité du bonheur bleu,L’esprit encore empli de suprêmes délires,Loin des anges cueillant les diamants des lyresAlentour de la barbe admirable de Dieu ?
Un coq scanda son rhume au sortir d’une étable.Cette flèche de chant creva le songe épaisDu revenant, sinistre en son drap de décès,Qui sur le bourg fit choir un œil épouvantable.
Adossé contre un mur qui buvait des lézards,Il vit au loin grouiller les sordides spectaclesDes vices, commensaux des humains habitacles,Cauchemars provoquants sous l’astre de leurs fards.
Il vit les dents du faix dans le fruit des épaules,Les lanières zébrant les torses plébéiens,Le noir cafard sur les socles pharisiens,D’écarlates gibets empanachant les geôles.
Il vit des cœurs vidés par les pieuvres du dol,L’aloès violant la brebis au passage,L’oiseau de liberté plumé dans une cage,Le devoir aux égouts traîné par le licol.
Il vit se balancer des moissons de ciguës,Une ruche géante où s’étageait du fiel,Des crachats ripostés aux dictâmes du ciel,Et sur l’espoir fait nain s’affoler des massues.
Son regard, terrassé par les rais du soleil,S’agriffa sur son être et s’embruma de larmes.Ses veines, gargouillant, l’inondaient de vacarmes.Une bague de vers l’enserrait à l’orteil.
Soudain il eut le cri du rêveur qui se piqueA la réalité, farouche il s’ébranla,Le suaire gonflé dans l’espace hurla,De la bave frangea sa bouche épileptique.
Ramassant des cailloux d’un geste de larron :« Qui donc m’a réveillé ? » rugit-il à la foule.« C’est ce jeune homme, dont la chevelure couleEn flots nazaréens, qui va vers le Cédron, »
Dit un pâtre. A ces mots, Lazare à l’âme douceQue Marthe et que Marie avaient d’adieux lavéFonça, lourd des vengeurs dont il s’était pavé,Dans la sente où coulait la chevelure rousse,
Fit des pas de velours à l’instar des intrus,A son bras insuffla la rage qui lapide,Ainsi qu’un chat s’arqua d’une courbe rapide,Brandilla les cailloux et..... reconnut Jésus.
— Le désert s’oubliait dans l’urne des margelles,La palombe ramait par les ors du matin,Les coteaux d’Éphraïm bêlaient dans le lointain,Un paradis montait des fientes de gazelles. —
Alors, incendié de son rôle, couvertDes yeux du divin Maître, à travers mille lèvresChantant gloire, Lazare alla, noble et sans fièvres,Vers ses sœurs qui riaient près du sépulcre ouvert.
Le ciel enténébré de ses plus tristes hardesS’accroupit sur le drame universel du pic.Le violent triangle de l’arme des gardesA l’air au bout du bois d’une langue d’aspic.
Parmi des clous, entre deux loups à face humaine,Pantelant ainsi qu’un quartier de venaisonAgonise l’Agneau déchiré par la haine,Celui-là qui donnait son âme et sa maison.
Jésus bêle un pardon suprême en la tempêteOù ses os tracassés crissent comme un essieu,Cependant que le sang qui pleure de sa têteEmperle de corail sa souffrance de Dieu.
Dans le ravin Judas, crapaud drapé de toiles,Balance ses remords sous un arbre indulgent,— Et l’on dit que là-haut sont mortes les étoilesPour ne plus ressembler à des pièces d’argent.