Dieu dans Platon

Simone Weil (1909–1943)

La Source grecque — 02 — Platon

Deux tonneaux se trouvent placés au seuil de Zeus,Où sont les dons qu’il donne, mauvais dans l’un, bons dans l’autre.Ceux pour qui il mélange les dons, Zeus qui lance la foudre,Ceux-là sont tantôt dans le malheur, tantôt dans la prospérité.À qui il fait des dons funestes, il l’expose aux outrages.L’affreux besoin le chasse au travers de la terre divine.Il erre et ne reçoit d’égards ni des hommes ni des dieux.

Tu trouveras près de la demeure des morts, à gauche, une source.Près d’elle, tout blanc, se dresse un cyprès.Cette source-là, n’y va pas, n’en approche pas.Tu en trouveras une autre qui sort du lac de la Mémoire,eau froide qui jaillit. Des gardes se tiennent devant.Dis-leur : Je suis la fille de la Terre et du Ciel étoilé,mais j’ai mon origine au Ciel. Cela, vous le savez vous-mêmes.La soif me consume et me tue. Ah ! donnez vitel’eau froide qui jaillit du lac de la Mémoire.

Et ils te permettront de boire à la source divine,et alors parmi tous les héros, tu règneras.

Tout jeune, la dame pour laquelle il partit en guerrecontre son père est celle à qui comme à la mortpersonne n’ouvre la porte volontairement.Et devant sa suite spirituelle,en présence du Père, il s’unit à elle,puis de jour en jour il l’aima plus fort.Elle, privée de son premier mari,pendant onze cents ans et plus avait été méprisée et obscureet jusqu’à celui-là elle était restée sans prétendants.Il ne servait à rien qu’on sût qu’elle était intrépidejusque devant Pluton, même au son de la voixde celui qui fait peur à l’univers entier.Il ne servait à rien qu’elle fût fidèle et fière,tellement que là où Marie est demeurée à terre,elle, avec le Christ, est montée jusque sur la Croix.

Il у avait d’abord le Chaos et la Nuit et les noires ténèbres et le vaste Tartare.La Terre n’était pas, ni l’Air, ni le Ciel. Dans le sein illimité des ténèbresd’abord la Nuit aux ailes noires engendra un œuf sans germe (Œuf du monde, cf. Phèdre).De là, quand les saisons furent révolues, germa l’Amour désiré,

le dos étincelant d’ailes d’or, semblable aux tourbillons de vent.Lui, s’unissant au Chaos ailé et nocturne à travers (κατά) le vaste Tartare,fit éclore notre espèce et fut cause qu’elle monta à la lumière (ἀνήγαγεν).Il n’y avait pas l’espèce des immortels, avant que l’Amour n’eût tout combiné.Quand les choses eurent été combinées les unes avec les autres, alors naquit le Ciel et l’Océan,et la Terre, et l’espèce impérissable des dieux heureux.