Tristesse du Soir
Dans la bruyère
La tristesse du soir dans la lande bretonneM’enveloppe ; et j’ai peur quand un maigre bouleauBalance çà et là son spectre monotone,Jetant un frisson noir sur la torpeur de l’eau.
Dans l’ombre, au ras du sol, les carrières ouvertes,Gouffres mystérieux, luisent sinistrement ;Le vent d’automne semble, en leurs profondeurs vertes,Rouler des astres d’or tombés du firmament.
Le silence est profond ; et la lune pâlieAllonge sous mes pas les ombres des menhirs ;Et, mêlant ma pensée à sa mélancolie,J’écoute au fond des temps la voix des souvenirs.
Le frisson de la mort en mon cœur s’insinue :Combien d’hommes sont là, couchés dans leurs tombeaux,Qui, devinant la terre hostile à leur venue,Rêvaient d’amours sans fin sous des cieux toujours beaux.
Et le sol de granit qui semble mort lui-même,Car jamais sur ses flancs nul épi n’a poussé,Comme un horrible aveu d’impuissance suprême,D’une moisson de rocs est partout hérissé.
Un découragement sans bornes me torture :Sur ce sol bossué, menaçant, triste et nu,On sent les grands efforts qu’a tentés la naturePour donner une forme à son rève inconnu.
On songe avec terreur aux millions de racesQui luttèrent un jour et furent, comme nous,Sans voir plus de lumière et laisser plus de traces,Un troupeau de rêveurs vivant sur les genoux.
La vie est immuable au sein de la souffrance.À quoi cela sert-il d’exister un moment ?Ces hommes ont vécu dans leur vaste espéranceSans troubler d’un vain bruit la paix du ciel dormant.
Là-haut, la voûte d’or s’arrondit sur l’abîme :Mais c’est de l’air sans fin peuplé d’astres errants ;Et si l’humanité poussait un cri sublime,Il n’arriverait pas aux dieux indifférents.
Nous vivons, nous passons : et nul ne s’inquièteDe cet être sorti des fanges du chaos,Qui, s’écoutant parler sur la terre muette,Prit pour la voix d’un Dieu le soupir des échos.
⁂Un jour, ce Dieu lointain descendit sur la terre :Peut-être que son œuvre était son seul remord !Pour délivrer du mal le globe solitaireIl subit un instant la honte de la mort.
La divine douleur n’a pas été féconde :Jésus parlait d’aimer, d’espérer, de souffrir,Mais ses cris en tombant dans l’abime du mondeOnt précisé nos maux sans pouvoir les guérir.
Quelques rêveurs s’en vont les yeux sur les étoiles :Or, ces mondes lointains ont aussi leurs mortels,Qui, cherchant comme nous l’absolu sous ses voiles,À leur rêve céleste élèvent des autels.
Si sous le joug du mal ils ont courbé la tête,A-t-il fallu que Dieu, volontaire martyr,Allât porter sa croix de planète en planète,Épanchant à jamais le sang du repentir ?
La terre n’est qu’un point dans l’insondable espace :Et le soleil levant en son royal dédainN’est plus, à nos regards, le grand flambeau qui passeSur l’immuable paix d’un terrestre jardin.
C’est un monde. Et plus haut que lui, plus haut encore,D’autres mondes, portant d’autres humanités,Versent au fond des nuits une éternelle auroreEt roulent dans l’éther sur des flots de clartés.
La science agrandit l’œuvre des sept journées :Sans bornes comme Dieu l’univers est compris ;Mais celui qui créa ses blêmes destinéesSe dérobe toujours à nos regards surpris.
Nul calcul ne résout cet effrayant problème :Et l’inconnu divin, élargissant les cieux,Aux cœurs les plus glacés donne un espoir suprême,Et met tout l’au-delà dans le rêve des yeux.
Il ne nous suffit pas de vivre de la vie,De boire à notre soif et de rire au soleil :Par moment nous sentons l’irrésistible envieDe voler moins pesants dans l’azur plus vermeil.
Oui, l’infini me hante et luit sous ma prunelle,Je contemple en pleurant les célestes sommets,Dans l’espoir insensé que l’aurore éternelleVa remplir mes regards assouvis à jamais.
Je pleure sur ton sein, terre robuste et sombre,Où tant d’enfantements douloureux sont gravés,Tous les espoirs défunts et les cultes sans nombreQue, depuis vingt mille ans, les hommes ont rèvés ;
Et, fils croyant encor d’une race mystique,Ainsi que mes aïeux du temps primordial,Je m’accoude en rêvant sur les rocs d’ArmoriqueEt je jette un grand cri vers un vague Idéal.
Aux sombres profondeurs du rêve et du mystère,Pleines d’un poudroiement de planètes en feu,Je sens quelqu’un de bon qui veille sur la terre,Et j’écoute à genoux battre le cœur de Dieu.