Île tranquille

Stefan Zweig (1881–1942)

ÎLE TRANQUILLE (Bretagne)

J’entends, par-dessus les campagnes,Planer les cloches du paysEt déjà je ne peux plus voirLes contours des tours rondes.La nuit, la mer, deux rubans bleusQu’ornemente l’or des étoiles,Ont roulé dans leurs plisLes bords de l’île.Tout s’éloigne,Tout se coule dans le silence.Près de ma bouche,Muets, les vents se penchent.

Tout cela qui m’échappe,Me paraît éloigné et comme sans retour :Les collines brunes, la mer flamboyante,Les arbres qui bougent le long du port.Les cloches qui sonnent par-dessus l’eau.Et je suis déjà prêt,Dans l’obscurité qui s’épanche menaçante,À aller avec eux,Seul dans le soir,Avec ma solitude qui pèse.Une timide mélodieS’en vient des métairies— Entre les collines qui, dans le soir,D’un léger pas pénètrent —Doucement oppressé, j’écouteComment dans les TénèbresLes enfants prient Dieu,Pour dormir et rêver de doux rêves.