Cythère

Théodore de Banville (1823–1891)

Dans la fournaise

Comme j’écoutais dans les flotsGémir une plainte lointaine,Avec de langoureux sanglotsQui s’éloignent, le capitaine

Me dit : Si tu veux évoquerLes vieilles âmes de la terre,Ami, nous allons débarquerDans l’ancienne île de Cythère.

Mais tu n’y verras pas Cypris,La vierge guerrière et déesse,Marcher près des splendides lysQui la frôlaient d’une caresse.

Aphroditè, fermant ses yeux,Dort, aussi pâle que l’ivoire,Et le voile mystérieuxA couvert sa prunelle noire.

Son fier palais, ses blanches toursSont des ruines et des tombes,Et les aigles et les vautoursOnt déchiqueté ses colombes.

Veuve de ses belles forêts,Avec ses eaux qui s’évaporent,Cythère est un impur maraisOù des monstres s’entre-dévorent.

Et dans un horrible reposOù le vent orageux se joue,De longs serpents et des crapaudsY rampent, tout couverts de boue.

Tandis qu’un bel azur sereinSe mirait dans l’eau convulsive,Tel s’attristait le vieux marinQuand nous atteignîmes la rive.

Alors, silencieux, cachés,Dans le chemin que nous suivîmes,Parmi les ombres des rochers,Voici les choses que nous vîmes.

L’île n’était qu’un champ de fleursAux mille corolles écloses,Où s’harmonisaient les couleursDes violettes et des roses.

Et Celle à qui plaisent nos vœux,La grande âme de la nature,Dont l’air baigne les doux cheveux,Cypris à la belle ceinture ;

Cypris, vierge, ravie encorDans sa divinité première,Qui porte une couronne d’orBrillant à son front de lumière,

Parut. Ses yeux noirs pleins d’éclairs,Pareils au brasier qui flamboie,Emplissaient follement les airsD’éblouissement et de joie.

Et tandis que se reposaient,Oubliant leurs douces querelles,Et tendrement s’entrebaisaientDe glorieuses tourterelles,

Des zéphyrs jaloux et tremblants,Errant parmi les feuilles basses,Venaient adorer ses pieds blancs.Derrière elle marchaient les Grâces.

Or le vieux matelot me dit,En prenant des mines confuses :Ah ! poëte, enchanteur, bandit !C’est bon, je reconnais tes ruses.

Telle qu’une fleur de lotusQu’a brisée un tranchant de glaive,Certes, je sais bien que VénusEst dans la nuit et dans le rêve.

Mais c’est toi, perfide enchanteurBaisé par les rouges aurores,Musicien, rimeur, chanteur,Assembleur des verbes sonores ;

C’est toi, c’est ta vaillante amour,Toujours si fidèle et si forte,Qui la ramène dans le jourEt qui l’empêche d’être morte !