Comédiens
Nous tous
XLIICOMÉDIENS
Dans un chariot, sur la placeOù Mangin vendait ses crayons,Casqué, poli comme une glace,Dans la gloire et dans les rayons ;Un autre guerrier, qui se hâteSous la pluie et ses arrosoirs,Vend avec orgueil une pâtePour faire couper les rasoirs.Et moustachu, nullement glabre,Ingénieux à copier,Il découpe avec son grand sabreD’étranges portraits en papier.
Mais tout est changé, hors le site !Mangin, le héros sans remords,A vu le flot noir du Cocyte.Il est au rivage des morts.Car suffit-il d’avoir le casqueEt le sabre, farouche engin,Pour s’écrier d’un ton fantasque :Je suis Ajax ! Je suis Mangin !Non, c’en est fait. Le cours des astresEmporte dans ses flots vermeilsLes triomphes et les désastresDes Césars et des Rois-Soleils.Mais l’Histoire en vain se dépiteEn embrouillant son écheveau,Et la foule se précipiteVers le comédien nouveau.Comédien ? Eh oui, sans doute !Malgré les anges gardiensQui voudraient guider notre route,Nous sommes tous comédiens.
Ayant la Mort pour spectatrice,Tous, frappés du même fléau,Nous jouons Hamlet et Jocrisse ;Quelques-uns font les Roméo.Tel, de qui la folie est douce,Met sur sa poitrine un paillon,Et parmi sa perruque rousseVoltige un vague papillon.Telle, aux allures inhumaines,Pour laquelle nous ergotons,Joue en riant les Célimènes,Et telle autre fait les Gothons.Tous, Frédéricks élémentaires,Hypothétiques Beauvallets,Font les Dieux, les rois, les notaires,Les bouffons, les Turcs, les valets.Tel fait le capitan farouche.Moi-même, coiffé, sans humeur,Du noir béret de Scaramouche,Je joue un antique rimeur,
Déjà courbé par l’âge impieEt par son souffle meurtrier,Qui tousse et fait de la copieEn remâchant un vieux laurier.
11 janvier 1884.