Grâce

Théodore de Banville (1823–1891)

Nous tous

LXXVIIIGRÂCE !

Taisez-vous, reines à l’œil clair !C’est assez de propos en l’airEt d’épigrammes ;Vous troublez notre bon repas.Ô femmes, ne nous dites pasDe mal des femmes !Vous traînez Ève dans le jour,Et vous nous dites que l’AmourA des calicesOù tout est fiel et trahison.Laissez-nous boire ce poisonAvec délices !

Dans votre discours, où tout nuit,La brune, pareille à la nuit,Et sa sœur blondeEt la rousse au front décevantSont fuyantes comme le ventEt comme l’onde.Avec votre babil d’oiseau,Sans cesse vous nous dites, auClair de la lune :Les femmes ne font rien de bien ;Je sais qu’elles ne valent rien,Car j’en suis une ! —C’est par elles que le cœur vit ;Car tout en elles nous ravit,Lys, neige et rose,Et nous les servons à genoux.Il suffit que le rien pour nousSoit quelque chose.

Nous les mêlons à nos destins ;Nous les aimons sous les satinsEt sous les moires,Et notre raison les absout,Et nous ne voulons pas du toutDe vos Mémoires.Laissez là vos jeux biseautés.Respectez un peu des beautésQui sont les vôtres,Et surtout ne dégoûtez pasLes autres de ces fiers appas.C’est nous, les autres !

27 février 1884.