Musique Française

Théodore de Banville (1823–1891)

Nous tous

XXXVIIIMUSIQUE FRANÇAISE

Où vous en allez-vous encore ?Vous ne vous reposez jamais,Pâles voyageurs que décoreLa blanche neige des sommets.Franchissant les collines bleuesEt les fleuves démesurés,Vous avez fait cent mille lieuesSous les vastes cieux azurés.Vous avez subi des épreuves,Tourmentés comme les roseaux,Et parmi vos barbes de FleuvesS’envolent des petits oiseaux.

Où vous en allez-vous encore ?Dans vos yeux sont associésL’éclat rougissant de l’auroreEt le froid reflet des glaciers. —Nous fuyons, troupeau qui s’effareSous le fouet des exils amers,Et dans la nuit cherchant un phare,Nous traversons les grandes mers.Nous enjambons la triste lande.Nous avons dit : Allons-nous-en !Nous nous en allons vers l’Islande,Où l’on trouve peut-être Han.Vers la Pologne, vers l’Afrique !Notre effréné caprice y va.Tout là-bas, vers l’Inde féeriqueOù règne le sanglant Siva !Enchanteurs du monde physique,Nous sommes les marchands de sons,Les compositeurs de musique,Et nous nous évanouissons ;

Nous disparaissons dans la brume,Sur la Jung-Frau, sur les Balkans,Et dans la Sicile où s’allumeLa gueule rouge des volcans ;Nous nous en allons chez les Kurdes(Vaucorbeil, tu nous le paieras !)Et dans tous les pays absurdes,Faire jouer nos opéras.

11 janvier 1884.