Voltaire, ou le Pouvoir de la philosophie
Enfin sur les bords de la SeineRevient le vengeur de nos droits ;Dans nos murs, affranchis de rois,Son ombre libre se promène.Loin des champs qu’il a préférésTransportons sa cendre chérie,Et pour la rendre à la patrieViolons ses ordres sacrés.
Sombres bosquets d’Hermenonville,Lac paisible, auguste berceau,Fuyez ; l’absence de RousseauA désenchanté votre asile :Qu’au moins, pour charmer votre deuil,Une pyramide éclatanteLève une tête triomphanteOù nos yeux cherchaient son cercueil
Lorsque son âme est réunieAu sein de l’Être universelEt reçoit un prix immortelÉgal à son divin génie,Offrons-lui des honneurs nouveaux,Et par nos accords unanimesConsacrons ses restes sublimesDivinisés par ses travaux.
Ah ! si de la reconnaissanceLe philosophe obtient les vœux,Ce n’est point par l’éclat pompeuxDe sa vaste et riche éloquence ;Mais il prêcha la vérité,Mais son âme, sensible et pure,Nous ramena vers la naturePar la voix de l’humanité.
Et cependant la pâle envieTroubla le cours de son bonheur :Comment son souffle empoisonneur’Souilla-t-il la plus belle vie ?Un sage armé de son flambeauOsa.... ; respectons sa mémoire ;Le trépas l’absout, et la gloireL’unit dans le même tombeau.
Embrassez-vous, ombres augustes,Au sein de ce temple immortelLa mort a fondé votre autel ;Comme nous cessez d’être injustes :Quand des arts l’empire alarméLutte contre la calomnie.Faut-il encor que le génieContre lui-même soit armé ?
Sors de ton urne funéraire,Sors, sublime législateur ;Vois ce peuple libérateurQui t’implore comme son père :
Contemple ce nouveau sénat,Qui, fondé par ton éloquence,Avec les destins de la FrancePorte ton solemnel Contrat.
Ainsi, lorsqu’aux bords du SigéeLes Grecs, enfin victorieux,D’Achille par leurs dons pieux.Calmèrent la cendre outragée,Il vint sceller leur union,Et son ombre, appela les larmesD’un peuple héritier de ses armes,Et par lui maître d’Ilion.
Plus grand que l’invincible Achille,Triomphe au milieu de ton deuil :Vois l’enfance orner ton cercueilEt réaliser ton Émile :Le père, instruit par tes vertus,S’applaudit d’une race libre,Et, rival des héros du Tibre,Il trouve en ses fils des Brutus.
Vois ce sexe, l’écueil du sage,Dont tu sentis les traits vainqueurs ;Que d’Héloïses de leurs cœursT’adressent le brûlant hommage !Tu leur inspires tour-à-tourLe plus généreux fanatisme,Et les conduits à l’héroïsmePar le délire de l’amour,
Ces mères, désormais plus justes,S’ornant de leur fécondité,Au vain éclat de leur beautéN’immolent plus des soins augustes ;Du bonheur que tu leur promisGoûtant déjà la pure ivresse,Elles retrouvent leur jeunesseDans la jeunesse de leurs fils.
Ces fils, leur plus riche parure,Innocent et folâtre essaim,N’ont connu que le chaste seinOù les enfanta la nature :Leurs bras sont étendus vers toi :Développé par ta présence,L’instinct de la reconnaissanceDéjà les soumet à ta loi.
Que Sparte, ô le premier des sages,Contemplerait d’un œil jalouxLe spectacle de ces époux,Aussi puissant que tes ouvrages !Mais faut-il qu’en ce jour heureux,Troublant l’alégresse commune,L’orgueil, puni par l’infortune,T’offre ses tributs douloureux ?
Une femme de cette fêteAttriste les riants tableaux :Que nous présagent ses sanglots ?Quels revers ont blanchi sa tête ?
Le désespoir domte ses sens ;Du sage elle embrasse la tombe,Elle pâlit, chancelle, tombe,Et l’air gémit de ces accents :
Le ciel me sourit : j’étais mère,Jeune ; je ne crus pas Rousseau,Mon fils suça dans le berceauLe lait vénal d’une étrangère ;Il expira : de mon malheurRousseau console ma vieillesse,Et je proclame sa sagessePar l’hommage de ma douleur.
Soudain des larmes éloquentesRenaissent dans ses yeux taris.Que de cœurs émus ! que de filsLèvent leurs mains reconnaissantes !Viens, viens, souris à ces tributs,Rousseau : tous les âges te louent,Et tous nos sentiments avouentEt tes bienfaits et tes vertus.
Ah ! tombez aux pieds de ce sage,Femmes, enfants, vieillards, guerriers ;De fleurs, de chêne et de lauriersCourez enlacer son image ;Et chantant ses aimables airs,Délassement de son génie,Faisons redire à PolymnieLe plus touchant de ses concerts.
Dans ce temple où le Caire adore la puissance
D’Alla protecteur des héros,Les fils belliqueux de la France,Traînant des Beys vaincus les coupables drapeaux,Venaient signer du Nil la prompte délivrance,
Et par une auguste allianceConfondant deux peuples rivaux,Au milieu des parfums de la reconnaissance
Ne contemplaient que des égaux.Un peuple qu’ils rendaient à son indépendanceGardait autour du chef un éloquent silence,Et lisait sur son front ses rapides travaux,Lorsqu’enflammé soudain d’un sublime délire,Le mufti par sa voix consacre leurs lauriers,
Et mêle aux accents de la lyreLa prière du copte et l’hymne des guerriers.
Le grand Alla de nos muraillesÉcarte son bras irrité :Du grand arbitre des bataillesAdorons l’auguste bonté.Nous méconnûmes ses largesses,
Nous abusâmes des richesses
Que nous prodigua sa faveur :Notre erreur fut assez puniePar l’implacable tyrannieDu Mamelouk usurpateur.
Chœur.
Le grand Alla de nos muraillesÉcarte son bras irrité :Du grand arbitre des batailles ;Adorons l’auguste bonté.
Des favoris de la victoireQuel guide a dirigé les pas ?Qui sauva leurs jours et leur gloireEt de l’envie et des combats ?C’est Alla dont la main puissanteDevant leur flotte triomphanteDes mers abaissa le trident ;C’est Alla qui, charmant nos peines,Voulut enfin briser nos chaînesPar les braves de l’Occident.
Chœur.
Le grand Alla de nos murailles, etc.
Les Beys d’une folle espéranceAvaient enivré leurs guerriers ;Ils avaient mis leur confianceDans leurs impétueux coursiers :
Mais que ne peut un peuple libre ?Alla livre aux vainqueurs du TibreLe Mamelouk épouvanté,Et détruisant l’infanterie,Renverse la cavalerie,Sur le cavalierindompté.
Chœur.
Le grand Alla de nos murailles, etc.
Comme ces humides nuages,Enfants du matin nébuleux,Que le Nil loin de ses rivagesVoit fuir devant l’astre des cieux,Toute la horde mercenaireQu’assembla sous les murs du CaireDes Beys le courroux imprudent,Livrée au tranchant de l’épée,S’enfuit tout-à-coup dissipéePar les braves de l’Occident.
Chœur.
Le grand Alla de nos murailles, etc.
Alla du Mamelouk perfideDéteste le joug oppresseur ;Alla du Français intrépideChérit et soutient la valeur :
Couverts par sa main protectrice,Fils des hommes, de sa justiceAdorez les divins décrets,Et prosternant vos fronts rebelles,Puisez des leçons immortellesDans ses rigueurs et ses bienfaits.
Chœur.
Le grand Alla de nos murailles, etc.
Les Mamelouks dans leur ivresseNe flattaient que leurs vains désirs ;Ils n’adoraient que la richesse,Mère d’homicides plaisirs ;D’un peuple en proie à l’indigenceIls dévoraient la subsistance,Sans pouvoir assouvir leur faim,Et, tout fiers d’un luxe barbare,Ils fermoient leur oreille avareAux cris plaintifs de l’orphelin.
Chœur.
Le grand Alla de nos murailles, etc.
C’est pourquoi d’un règne inflexibleAlla finit le cours affreux ;C’est pourquoi d’un peuple invincibleIl arma le bras généreux.
La France adore sa puissance ;Son prophète est cher à la France,Elle honore ses sages lois,Et, fuyant la gloire commune,Elle relève l’infortune,Et foule aux pieds l’orgueil des rois,
Chœur.Le grand Alla de nos murailles, etc,
O vous dont les divins couragesDu Caire ont sauvé les remparts,Dans l’Égypte, école des sages,Ceignez la couronne des arts :C’est ici que la Grèce antiquePuisa cet amour héroïqueDes cœurs vulgaires méconnu ;Comme elle, toujours grands et justes,Établisses vos droits augustesSous le génie et la vertu.
Chœur.Le grand Alla de nos murailles, etc,
Et nous, par les fils de la FranceRendus à nos premiers destins,Nous replacés par leur vaillanceAu rang des peuples souverains,
Méritons leur bienfait sublime,Et par un retour légitimeSecondons leurs nobles travaux :Du Nil ressuscitons la gloire ;Et dans les champs de la victoireAlla bénira nos drapeaux.
Chœur.
Le grand Alla de nos muraillesÉcarte son bras irrité :Du grand arbitre des bataillesAdorons l’auguste bonté.Nous méconnûmes ses largesses,Nous abusâmes des richessesQue nous prodigua sa faveur :Notre erreur fut assez puniePar l’implacable tyrannieDu Mamelouk usurpateur.
Trop long-temps on vit sur nos têtesFlotter les nuages impurs ;Trop long-temps les noires tempêtesOnt troublé la paix de nos murs :Avec les dons nouveaux de FloreQu’un jour serein comme l’auroreRayonne enfin sur nos climats,Et puissent loin de nos rivagesEt l’infortune et les oragesS’éloigner avec les frimas !
Chœur.
O germinal, mois d’alégresse,Dieu de la rosée et des fleurs,Donne à la France ta jeunesse,Et tes germes réparateurs.
Que la patrie encor sanglanteVous inspire quelque pitié :Voyez cette saison rianteQui vous invite à l’amitié.Malheur à ce Français faroucheQui ferme son cœur et sa bouche
Pour se presser des plus doux nœuds !Et l’homme seul, qu’un Dieu facileForma d’une si noble argile,Garderait d’homicides vœux !
Chœur.
O germinal, etc.
Ah ! si l’implacable vengeanceDoit armer vos bras irrités,Sur les ennemis de la FranceVengez vos murs ensanglantés.Jeunes Français, Français fidèles,Recevez des mains paternellesCe glaive, soutien de vos droits ;Volez dans les champs de la gloire,Et rassurez par la victoireL’édifice naissant des lois.
Chœur.
O germinal, etc.
Auguste loi, vierge sacrée,Fille du souverain des cieux,Descends de la voûte azurée,Découvre ton livre à nos yeux.Jurons sur sa page immortelle,Jurons une guerre éternelle
Aux tyrans de la liberté :Jurons de servir la patrie,De lui rendre la paix chérie,Et de venger l’humanité.
Chœur.
O germinal, mois d’alégresse,Dieu de la rosée et des fleurs,Donne à la France ta jeunesse,Et tes germes réparateurs.
Chœur d’adolescents.
CEINS ton front de lauriers, prends tes habits de fête,Déesse des Romains, idole des Français ;D’un peuple qui voulut ta superbe conquêtePar ta présence auguste embellis les succès.
Un législateur.
Fléau des préjugés et de la tyrannie,Viens fonder sur la loi ton culte solemnel ;Anime le commerce, éveille le génie,Et du bonheur de tous raffermis ton autel.
C’est peu qu’aux bords du Nil des rivages du TibreLa victoire fidèle ait guidé nos drapeaux,Il faut par la vertu, soutien d’un peuple libre,De ce naissant ouvrage assurer le repos.
Chœur d’adolescents.
Ceins ton front de lauriers, etc.
Un guerrier.
Nous avons recueilli les moissons de la gloire ;Nous bravâmes la mort pour l’immortalité :Mais triompher de nous, c’est vaincre la victoire,C’est maîtriser son siècle et la postérité.
O Français, qu’il est beau de ravir ton suffrage !Nous mettons à tes pieds les trônes abattus :Nous avons su donner l’exemple du courage,Nous donnerons encor l’exemple des vertus.
Chœur d’adolescents.
Ceins ton front de lauriers, etc.
Un magistrat.
La bonté, la justice, et la morale augusteSont les plus sûrs appuis du pouvoir souverain ;Tu cesses d’être grand en cessant d’être juste,Tu cesses d’être libre en cessant d’être humain.
Oh ! que par les bienfaits un peuple magnanimeArrache de tributs à la postérité !Les Muses l’appuyant de leur pouvoir sublime,Consacrent par leur voix sa souveraineté.
Chœur d’adolescents.
Ceins ton front de lauriers, etc.
Un poëte.Trop heureux le mortel ami de sa patrie,Qui de l’indépendance ose plaider les droits,Et des partis rivaux affrontant la furie,Leur oppose l’égide et des arts et des lois.
Honoré de son siècle et sacré dans l’histoire,Il vivra pour toujours sur le haut Hélicon.Rome de Sextius abhorre la mémoire,Mais de Publicola chérit encor le nom.
Chœur d’adolescents.
Ceins ton front de lauriers, etc.
Le peuple.
Oui, nous jurons ici d’affermir notre ouvrage :Devant notre pouvoir s’abaissent les grandeurs.Quel peuplé offrit jamais ce pompeux assemblageDe chantres, de guerriers, et de législateurs ?
Chaque gloire agrandit la gloire de la France.Puissent nos descendants, riches de nos vertus,Recueillir tout entier cet héritage immense,Et que d’autres Tarquins trouvent d’autres Brutus !
Chœur en entier.
Ceins ton front de lauriers, etc,